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Entretien avec Aki Kaurismaki À propos des Lumières du faubourg

Rendez-vous pris dans le salon d’un hôtel, nous nous étions préparés à « faire parler » le réalisateur finlandais, réputé un tantinet rugueux. S’il peut l’être effectivement, ce n’est qu’en surface. Et encore ! Il écouta nos questions, y répondit, parfois en léger décalé, avec attention et sincérité. Son pessimisme radical sur l’état du monde, sur celui de la Finlande et du cinéma en particulier, se rehausse incessament d’un humour aussi subtil que subversif. À l’image de ses personnages de fictions, Aki Kaurismäki nous est apparu comme un sentimental, le vétéran d’une humanité blessée, drapé dans la peau d’un ours mal léché. Alors, forcément… On en redemande.

Les Fiches du Cinéma : Crime et châtiment et La Vie de bohême étaient des adaptations. Au début des Lumières du faubourg , trois ouvriers, ou trois marins, traversent le champ en évoquant Dostoïevski, Tchekhov, Gogol… comme s’il s’agissait de vieux copains. Quelles autres références littéraires vous reconnaissez-vous et, plus généralement, quel lien entretenez-vous avec la littérature ?

Aki Kaurismäki : Sans la littérature russe, la littérature finlandaise n’existerait pas. Comme la Finlande a fait partie de la Russie pendant plus de cent ans, ces influences ont été si fortes qu’elles existent toujours. La littérature finlandaise est née quelque part entre Tolstoï, Dostoïevski, Tchekhov, Tourgueniev, Gogol d’un côté et Zola ou Victor Hugo de l’autre. Ces deux influences ont été très importantes. Nous avons toujours été entre les deux, entre la France et la Russie. Les influences sont toujours venues de l’extérieur. Nous ne sommes pas capables d’inventer, de produire une telle littérature. C’est à la fois une force et une faiblesse.

FdC : Vous avez adopté, depuis de nombreuses années, une esthétique, des chartes chromatiques, des décors et accessoires, qui semblent très influencés par le design des années 50 et 60. Ce choix relève-t-il pour vous de votre propre sensibilité artistique, d’une nostalgie de l’enfance ou cela correspond-il à quelque chose de plus profond ?

A. Kaurismäki : Le design finlandais a été inventif et important dans les années 50 et 60, mais il n’existe plus. En réalité, cela m’est complètement étranger. Chez moi, je dois avoir quelques objets de cette époque – des verres en particulier – mais c’est tout. Dans le film, il n’y a absolument aucun lien à chercher avec ce design des années 50. Le seul point commun qu’on puisse imaginer, c’est l’expression d’une solitude arctique. Et encore. Une solitude telle qu’elle est perçue et comprise par les guides touristiques !

FdC : Dans l’esthétique du film, n’y a t-il pas en revanche une influence soviétique, tant dans le travail sur l’image qu’en ce qui concerne, par exemple, le mobilier des différents intérieurs ?

A. Kaurismäki : On peut prendre n’importe quel pays… Ce qui me plaît c’est le design des années 50. Les années 60, ça va encore. Ce qui compte en fait, ce sont les années 30 et les années 50. Les années 40, pour les raisons qu’on connaît, ont été une décennie, disons, perturbée. On ne consacrait pas beaucoup de temps au design ni à l’art de vivre, on préférait s’entretuer.

FdC : Autrefois, vous aviez le projet de filmer les grandes villes d’Europe avant qu’elles soient défigurées par la modernité. C’est dans cet esprit que vous aviez tourné J’ai engagé un tueur à Londres, et La Vie de bohème à Paris. Où en est aujourd’hui ce projet ? Est-il déjà trop tard puisque, comme le dit Marja dans @@Les Lumières du faubourg, “les villes se ressemblent toutes” ?

A. Kaurismäki : Quand j’ai conçu ce projet, j’étais jeune. C’est un projet qui dort un peu et que j’essaie de réveiller de temps en temps. Mon prochain film, qui sera tourné en France, devrait entrer dans ce cadre. Je ne peux plus tourner en Finlande ou à Helsinki. J’en ai filmé chaque mètre carré, je n’ai plus rien à ajouter. Ce n’est pas non plus un hasard si je veux tourner en France : ici, on peut encore fumer dans les restaurants. Et une conversation sur la littérature ne provoque pas encore l’arrivée de la police et des CRS.

FdC : Les Lumières du faubourg est annoncé comme le dernier volet de la trilogie dite “des perdants”, commencée avec Au Loin s’en vont les nuages et L’Homme sans passé . Est-ce une formule de journaliste ou avez-vous réellement conçu ces films en triptyque ? Et si oui, en quoi ces perdants-là sont-ils plus perdants que vos autres perdants ?

A. Kaurismäki : C’est bien moi qui suis à l’origine de ces rumeurs. Shadows in Paradise, Ariel et La Fille aux allumettes composaient déjà une trilogie. Cette nouvelle trilogie tourne autour des mêmes thèmes, des mêmes questions. Mais c’est fini. Filmer le dernier plan en tournant le dos à la mer, c’était pour moi une façon d’en finir avec ça…

FdC : À propos de fin…

A. Kaurismäki [en français] : “À propos de Nice !”

FdC : Oui… À propos de fin, vous avez exprimé, à plusieurs reprises, votre lassitude du cinéma, votre envie d’arrêter. Où en êtes-vous avec ce désir ? Refait-il parfois surface, ce que personne ne souhaite évidemment ?

A. Kaurismäki : Je ne suis pas sûr d’avoir très envie de retourner sur les chantiers, dans le bâtiment. J’étais très efficace pourtant. Mais penser qu’il faudrait me lever à six heures du matin… C’est trop tard maintenant, j’ai pris goût à cette vie paresseuse. Je dis souvent que j’aime le travail manuel, que ça m’intéresse, mais c’est devenu très théorique. Depuis trente ans maintenant, je pratique un métier malhonnête qui détruit l’âme. Si faire du cinéma n’avait pas tant changé, si c’était resté un travail d’équipe… C’est devenu une activité si solitaire. Auparavant, il y avait un autre esprit, on pouvait suivre le travail des autres. Aujourd’hui, il y a Jarmush par-ci, Almodóvar par-là… Ce n’est plus la même ambiance. Ce devrait être comme le football, dans le bon sens, un travail collectif fondé sur l’émulation : “je suis dans les cages, tu es défenseur, et toi attaquant. Quel jeu va-t-on construire, qu’est-ce qu’on va faire ?”

FdC : Puisque vous en parlez, je voudrais revenir sur la question de l’âme. Il me semble que chacun des films de la trilogie illustre les valeurs théologales de foi, d’espérance et de charité. Peut-on comprendre ces films en ce sens ou est-ce une vision erronée de cette trilogie des perdants ?

A. Kaurismäki : Je joue un peu avec ça. Moi aussi, je crois en quelque chose… Je crois en l’arbre. Mais je ne crois pas en la religion, en aucune religion. Je me considère comme quelqu’un de normalement intelligent. C’est pourquoi je ne crois pas, et ne supporte pas, les mensonges des différentes confessions et des différentes nations, ces mensonges qui permettent de chanter “Alleluia” en tirant dans la nuque des gens. Dans Les Lumières du faubourg , il n’y a pas de grâce contrairement à L’Homme sans passé dans lequel je voulais saluer Bresson. Ce n’était pas plus profond que ça sauf que, dans le fond, tout relève de la grâce. Je suis profondément croyant, bien que dans ce monde-ci, ce soit très difficile.

FdC : Pendant l’année qui a suivi la sortie de Au loin s’en vont les nuages , Jean-Luc Godard répétait dans chaque entretien qu’il donnait, que c’était le plus beau film qu’il avait vu depuis longtemps. Quand cela vient d’un cinéaste tel que lui, ne se sent-on pas moins seul justement ?

A. Kaurismäki : Quand j’étais jeune, c’était un dieu pour moi. Aujourd’hui encore, c’est l’un des plus grands. C’était agréable de sa part de montrer de l’intérêt pour les petits trucs que je fais. Ce qui est triste, c’est qu’entre les films de Godard et les miens il n’y a pas eu grand-chose, et les miens, on peut les oublier. Peut-être Fassbinder… Entre-temps Hollywood est mort, ce n’était même pas un scoop. Il n’y a rien eu de nouveau, si ce n’est les films que nous ne voyons pas, qui se font au Burkina-Faso, en Afrique ou dans de tout petits pays. Mais la politique de distribution est telle qu’on ne les voit pas. La partie est finie. [en français] La partie de campagne est finie !

Propos recueillis le 19 septembre 2006 à Paris.

Traduit du finnois par Irmeli Debarle