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Humains, trop humains Fiches du Cinéma n°1836 du 6 septembre 2006

En septembre, au travers de films très variés, il sera beaucoup question de gens communs, de “petites gens“, comme on dit. Certains s’affranchiront de cette étiquette et prendront une véritable dimension humaine, les autres resteront aussi figés et symboliques que des santons. Question de regard : celui du cinéaste qui les filme…

Deux auteurs français portent justement un regard tendre et exempt de tout jugement sur leurs personnages. Pour l’un c’est une diplômée de “Sup’ de caisse”, pour l’autre un chanteur… de bal. L’une rend visite chaque semaine à ses parents installés dans un modeste pavillon d’une banlieue tout droit sortie du Truman show ; l’autre écume toutes les scènes des alentours de Clermont-Ferrand pour “donner du bonheur aux gens”. Mais jamais Philippe Lioret ou Xavier Giannoli ne nous donnent à observer ces “braves gens”, comme des souris de laboratoire. Je vais bien, ne t’en fais pas et Quand j’étais chanteur révèlent au contraire des personnages qui n’ont pas besoin de notre regard pour exister. Là où Agnès Jaoui retranscrit de façon assez scolaire des idées générales sur les jeux psychologiques et les rapports sociaux, Lioret et Giannoli laissent évoluer leurs personnages au-delà d’un quelconque cadre. Et tout, dès lors, paraît possible. Chez eux, changer de vie n’est jamais un devoir moral ou une leçon d’émancipation sociale, c’est juste une aspiration, née de choses qui arrivent : de désirs humains, de rencontres bouleversantes, de ruptures douloureuses. Qu’ensuite cela se concrétise ou non, importe peu : la beauté de ces films consiste à ne montrer que la naissance de ce désir, l’impulsion humaine. C’est juste délicat.

À l’opposé, lorsque l’humanité est vantée comme un paradis à atteindre ou une médaille à gagner, quelques soucis éthiques se posent. On connaît la capacité des Américains à cicatriser leurs plaies en affrontant ce qui les a blessés. On se souvient par exemple que Voyage au bout de l’enfer avait, dès 1979, réglé son compte à la sale guerre du Vietnam, quand la guerre d’Algérie a toujours du mal à trouver ses fictions. Mais, cette rapidité peut également être de la précipitation. Et c’est clairement le cas lorsqu’Oliver Stone s’attaque aux attentats du 11 septembre, en se focalisant sur le sauvetage de deux flics emprisonnés dans les décombres des Twin Towers. Une fois éclipsé tout espoir de second degré, son World Trade Center s’avère, en effet, être un hommage lénifiant aux vaillantes forces américaines (dont un marine qui, après avoir accompli sa mission, aura vite fait de prendre un vol pour l’Irak), et un hommage non moins vibrant à la famille chrétienne. Bref, l’humanité a ses frontières ! Dans un registre tout à fait différent, c’est peut-être également le temps et la distance qui auront manqué à Jean-Claude Brisseau. En mettant en scène sa triste expérience sur un film traitant de la sexualité féminine qui se transforma en procès contre lui (intenté par de jeunes actrices castées), il ne livre qu’une maladroite autodéfense, plaidant la naïveté. Et Les Anges exterminateurs n’atteint pas plus que Choses secrètes la question du plaisir féminin ou de la représentation de la sexualité. Il aborde davantage la question du regard : celui du metteur en scène qui, en quelque sorte, prostitue le sujet qu’il filme.

Enfin, difficile de ne pas conclure sur la reprise intégrale, à la cinémathèque, des films de George Cukor, l’homme qui aimait les femmes, et qui savait si bien se moquer des idées reçues, des conventions bourgeoises ou des discriminations mesquines, que son cinéma reste universellement intemporel.

Chloé Rolland