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Qu’est-ce que c’est que ça ? Fiches du Cinéma n°1833-34 du 2 août 2006

Le cinéma n’est pas en vacances. Au contraire. Plus que jamais il se passe des choses : des bonnes, des mauvaises, des qui font du changement. Si bien que ça fait réfléchir. On peut en venir à se demander : c’est quoi le cinéma en ce moment ? Et alors, on pourra proposer au moins trois réponses.

C’est une histoire triste

Et pour cause : c’est une histoire de gens qui meurent. Gérard Oury, vous le savez. Et on peut en reparler tout de même, car il est vrai qu’il faudrait se draper dans une belle dose de snobisme pour prétendre ne pas se sentir concerné (quel cinéphile ne s’est pas fait les dents de lait sur un ou deux de ses films ? Et qui ne rattache pas des souvenirs personnels à l’un ou l’autre ?). Et puis parce qu’Oury était un specimen de cinéaste populaire devenu rare aujourd’hui. Il avait conçu une formule qu’il maîtrisait parfaitement (du moins jusqu’aux années 80), mais dont il n’a jamais usé avec cynisme. Au contraire, il la mettait toujours au service d’une utopie mignonne : l’idée que pour changer le monde il suffirait de dire qu’il est différent, et puis de jouer la situation. Il suffirait, par exemple, que le valet joue au seigneur (La Folie des grandeurs), que le facho joue au rabbin (Les Aventures de Rabbi Jacob), ou que l’acteur ringard joue à la star (Le Coup de parapluie), pour que l’un épouse la reine, l’autre devienne altruiste, et le troisième se retrouve en haut de l’affiche. Et sans doute il y croyait… Depuis quelques années ce type de cinéma commercial honnête et efficace n’existait déjà guère plus que chez Francis Veber, et celui-ci semble décliner dangereusement aujourd’hui. Fin de l’histoire.

Peu avant Oury, deux autre décès, beaucoup plus discrets, nous sont apparus comme des nouvelles, si ce n’est plus tristes, du moins beaucoup plus cruelles. Car celles-là, n’avaient rien de prévisibles, et frappaient toutes deux au même endroit : en plein cœur du fameux renouveau du cinéma d’Amérique latine. En effet, Juan Pablo Rebella (auteur, avec Pablo Stoll, de 25 watts et Whisky), s’est donné la mort le 4 juillet dernier. Et puis, peu de jours auparavant, Fabián Bielinsky (Les Neufs reines, El Aura)avait succombé à un infarctus à l’âge de 47 ans. Phénomène troublant, ces morts simultanées frappent des cinéastes qui étaient singulièrement en vue, paraissaient assurément à l’aube de leur gloire, et occupaient la même position centrale dans le grand train du nouveau cinéma sud-américain : au décisif point de jonction entre
la locomotive Iñarritu, déjà à moitié américaine, et
les intransigeantes idoles underground que sont Lisandro Alonso et Carlos Reygadas. Rebella et Bielinsky pratiquaient tous deux un cinéma à la fois ludique, ouvert au public, et porteur d’une personnalité forte, d’une densité faisant exception. On attendait la montée en puissance et la consécration, mais l’histoire se termine en queue de poisson. Dur, dur…

C’est un art plastique

Là, c’est une longue histoire : celle des rapports du cinéma avec les autres arts. La compétition et les flirts, les désirs de croisements… Tout ça existe depuis le début. Et puis c’est une histoire qui a pris un tour nouveau dans
les années récentes. Le cinéma étant censé être mort, on s’est demandé s’il n’était pas allé se réincarner ailleurs. Dans le clip ? Dans les séries télés ? Dans les films pornos ? Allez savoir… À présent, retour de balancier, on se prend à poser la question différemment : le cinéma n’aurait-il pas intérêt à se rafraîchir un peu en allant se balader en dehors de son enclos. Et pourquoi pas au musée ? D’autant que, en ces temps de zapping télévisuel, de cartes illimitées et de DVD roi, la consommation des films
a tendance à se faire de manière plus fragmentée, ce qui a préparé nos sensibilités à s’ouvrir à la poésie du fragment. On peut donc commencer à exposer un extrait de film comme une œuvre d’art. Pour qui aura un peu de temps libre à Paris, l’été sera donc l’occasion de faire le point sur la question, en allant faire le tour des expositions hybrides qui se sont implantées les unes après les autres dans la capitale depuis le printemps. Avec, d’abord, la mini expo conçue par Jean-Luc Godard pour exposer la plan de la grande expo qu’on ne lui a pas laissé réaliser. Car, même si le résultat est assez décevant, Godard se contentant de faire son Godard (quelques inspirations fulgurantes, un maximum de poses de diva, et le tour est joué : c’est génial et scandaleux !) d’une façon finalement sans surprise, il n’en reste pas moins que dans les débats sur les limites du cinéma, sa parole compte forcément. À Beaubourg, il cohabite avec l’exposition « Le Mouvement des images », qui tente, à travers une série de sections telles que « Projection », « Récit », « Montage », de dresser un bilan assez pédagogique des échanges entre cinéma et art contemporain, tout au long du dernier siècle. Plus ludique, l’ « exhibition » Almodóvar proposée par la Cinémathèque, est une mise en espace (très convaincante) de l’univers de la star espagnole. On pourra ensuite se rendre à la Fondation Cartier, pour voir l’installation « L’île et elle » d’Agnès Varda : suite assez logique d’une œuvre cinématographique en mouvement, modifiant fréquemment les supports et les standards traditionnels, et flirtant depuis toujours avec la peinture et les arts en général. Enfin, on pourra conclure avec la rétrospective Cindy Sherman au Jeu de Paume. Car, si celle-ci est photographe, son œuvre se nourrit pour une large part du cinéma, de ses cadrages, ses codes et ses clichés. De toute évidence, l’art et le cinéma se flairent et se tournent autour : il y a anguille sous roche. Histoire à suivre..

C’est quelque chose qui bouge

Enfin, il y a les films. Tout bêtement. Et ils seront nombreux à être excitants, ce mois-ci. Qui plus est, ils partageront tous le mérite de secouer bravement la routine du cinéma “professionnel“ et le roulis monotone des ordinaires “bons films“. En effet, de Ça brûle à Taxidermie, en passant par les troublantes Flandres de Bruno Dumont et la délicieuse Science des rêves de Gondry, un salvateur vent de liberté va souffler sur le paysage et soulever un peu la poussière. Y a-t-il un film parfait dans cette liste ? Certainement pas ! Pas de chef-d’œuvre, Dieu merci ! Car ces films substituent aux œuvres bien rondes et parfaitement maîtrisées qui ne cessent de nous soutirer une admiration raisonnable sans susciter la moindre émotion, des films conçus comme des organismes vivants. Des films chaotiques, incertains, lunatiques, imparfaits : en un mot, humains. On a parfaitement le droit de juger que Claire Simon s’enlise parfois dans un récit infime. On n’aura pas tort de penser que Bruno Dumont en fait parfois trop, et se perd par moments. Il sera aussi tout à fait légitime de peiner à engloutir d’une seule traite le mille-feuille Taxidermie. Il n’empêche que de nombreuses séquences de ce film, tout comme l’ouverture de Ça brûle et les gros plans de Flandres resteront assurément tatoués dans votre mémoire de cinéphile. Et qui plus est, durant toute la projection de ces films, vous n’aurez jamais pu avoir le sentiment d’avancer en terrain connu. L’exemple de La Science des rêves est sans doute
le plus parlant. En effet, après un Eternal Sunshine… brillant, mais dans lequel le scénariste Charlie Kaufman laissait son récit tourner à la pure démonstration de virtuosité, Gondry s’offre ici un film totalement foutraque, dénué de structure, mais dans lequel il se réapproprie son propre univers. Du coup, il semble cette fois s’exprimer de façon totalement fluide et beaucoup plus chaleureuse. Sa fantaisie s’exprime en toute liberté, l’inspiration coule de source, et le spectateur surfe dessus sans se poser de question. Même les grosses machines en apparence plus classiques s’aventurent judicieusement en dehors des sentiers battus des structures préétablies. Ainsi, Ken Loach, dans sa sous-estimée Palme d’or Le Vent se lève, retourne vers l’intérieur le souffle épique de son histoire, pour, au lieu de la propulser en avant, la faire gonfler, et doucement s’envoler. Quant à Miami Vice, il prolonge (sans lui apporter rien de bien neuf) le mystère Michael Mann : ce cinéaste qui remplit à chaque fois avec zèle le cahier des charges du blockbuster hollywoodien, tout en faisant œuvre de pur styliste, quitte à laisser le récit se dissoudre, et le climat vampiriser l’action.