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À propos de Michel Gondry Les rêveries du petit Michel

“Le petit Michel est attendu par ses parents à la Caisse centrale”… C’est ainsi que l’on imagine Michel Gondry, enfant : autonome et lunaire, gambadant seul dans les rayons bricolage dès le dos de ses parents tourné. Et si l’on est tenté de l’imaginer enfant, c’est parce qu’il semble, à 43 ans, ne pas avoir beaucoup changé. À voir les rêves qu’il invente et les mondes qu’il fabrique, nul doute qu’il est encore le petit garçon de 8 ans à qui l’on vient d’offrir le kit complet de l’apprenti réalisateur. Dans La Science des rêves, en effet, il s’empare de la caméra comme s’il tapait pour la première fois sur une batterie et qu’il s’émerveillait du son que produisent ses baguettes magiques. Mais cette incroyable fraîcheur, mélange d’innocence et de maîtrise, n’a pas tout de suite trouvé son tempo. Le petit Michel a dû expérimenter quelques inventions avant de trouver la bonne formule, exercer ses oreilles et son regard sur d’autres disciplines, pour d’autres personnes, avant de trouver l’harmonie. Retour sur ce parcours éclectique.

C’est justement dans la musique que Michel Gondry a fait ses premières armes. Et c’est justement la batterie qu’il choisit d’exercer au sein de son groupe pop-rock, Oui Oui. Deux albums naîtront avant la séparation du groupe en 1992. Et surtout, Michel Gondry va s’essayer à la réalisation, en imaginant déjà des univers hallucinés pour mettre en images les chansons du groupe. Dopé par sa rencontre avec Björk, l’elfe islandais, le voilà intronisé clipper génial et visionnaire délirant. Gondry devient une marque de fabrique, un label assurant une branchitude décontractée à ceux qui veulent se faire remarquer ou simplement revenir sur le devant de la scène : les White Stripes, Massive Attack, Daft Punk, Devendra Banhart, Stardust, et même les Rolling Stones… Ce qu’il touche se transforme en or. Pas étonnant alors que les annonceurs aient rapidement fait appel à lui pour réaliser leurs pubs. La liste est très tendance, elle aussi : Levi’s, Gap, Nike, Air France… “Faire du ciel le plus bel endroit de la terre”, Gondry pourrait reprendre le slogan à son compte. Sauf que ce n’est pas le ciel dont il s’agit, mais de son imagination, qui nous fait voir le monde à travers un hublot déformant.

Le cinéma n’est plus qu’à quelques pas. Ils sont franchis en 2001 par Charlie Kaufman, celui qui a élu domicile dans l’entresol du cerveau de John Malkovich, et qui vient proposer à Gondry le scénario d’une satire anthropologique sur le mythe de l’homme primitif. C’estHuman Nature. La première incursion de Gondry dans le long métrage reprend donc les choses à la base : quel est le fondement de l’humanité ? Les bas instincts et les péchés capitaux ! Le ton joyeusement loufoque de l’entreprise est salué. Mais ce sont les talents de Charlie Kaufman que l’on loue particulièrement. Gondry ne partage peut-être pas le même cynisme.

Leur seconde collaboration lui offrira davantage les moyens de déployer ses talents de metteur en images. Il s’agit cette fois d’échapper à soi-même, en faisant disparaître l’autre. Eternal Sunshine of the Spotless Mind rêve d’un éternel recommencement, débarrassé des souvenirs gênants. Sous les traits de Jim Carrey, l’homme n’en finirait plus d’être primitif. Mais, cette fois, une issue de secours est donnée : l’amour, auquel on ne peut échapper. La nuit fut longue, le scénario (trop) alambiqué, pour constater que l’on doit se colleter avec la réalité. Mais l’expérience est retenue : Stéphane et Stéphanie, par définition des êtres communs (comment pourrait-on s’appeler Stéphane Miroux et devenir superhéros !), n’auront pas d’autre choix que de s’enticher l’un de l’autre, suivant cette fois une linéarité naturelle. Car dans La Science des rêves, on ne veut plus remonter le temps pour en changer le cours, mais juste le reculer d’une seconde pour en revivre la saveur. Gondry est seul maître à bord : c’est lui qui redevient primitif, et il trouve dans son cerveau d’Eden matière à exprimer un monde imaginaire, fabuleux en ce qu’il rend le monde réel moins sérieux. Voilà, le petit Michel a inventé la (double) recette magique pour réconcilier le monde en carton-pâte (la musique) et le monde fait de chair (le cinéma).