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Entretien avec Claire Simon À propos de Ça brûle

Les Fiches du Cinéma : Vos films donnent toujours l’impression de se tenir en équilibre sur une ligne de crête tendue entre le documentaire et la fiction. Ces dernières années, vos films penchaient du côté du documentaire. Ça brûle, en revanche, penche davantage du côté de la fiction.

Claire Simon : Des films de fiction je n’en avais pas fait depuis Sinon oui. Il y a quelque chose de proche dans la démarche de ces deux films puisqu’il s’agit à chaque fois de montrer un acte. D’un point de vue personnel, j’ai le sentiment d’avoir avancé en essayant de ne pas m’encombrer avec des problèmes de fétichisme par rapport au réel. C’est ce qui m’a donné du mal et c’est ce que je cherchais déjà dans Sinon oui. Et bien que Ça brûle entretienne des liens forts avec la réalité, ce qui comptait le plus pour moi, c’est évidemment le personnage et bien sûr son acte. Le feu, le cheval, le fait, pour le personnage, d’être tout le temps dehors, sont des éléments du monde avec lesquels j’étais plus à l’aise qu’avec les éléments de réel de Sinon oui. De telle sorte que cela me paraît plus maîtrisé.

FdC : Cette maîtrise, pensez-vous l’avoir acquise grâce au travail accompli dans vos documentaires ?

C. Simon : Non, je ne crois pas. J’essaie de faire en sorte que le personnage et la situation soient à la hauteur de l’acte que je vois, qu’il apparaisse en tout cas dans sa brutalité la plus grande, la moins scénarisée possible. En même temps il faut qu’on comprenne que l’acte puisse avoir lieu, et ce qu’implique le fait qu’il ait eu lieu tout en préservant sa part d’ombre et d’opacité. À chaque fois, c’est un défi pour moi d’arriver à cela.

FdC : Il semble y avoir quelque chose de commun entre Sinon oui et Ça brûle : les personnages féminins sont porteurs – comme on dit une “mère porteuse” – d’une fiction que rien ne peut leur faire abandonner.

C. Simon : Oui, c’est vrai. Et en même temps, c’est exactement l’inverse en ce sens que le personnage de Sinon oui laissait les autres lui donner un rôle et ne faisait que se conformer à leur désir. Se soumettre à cela dessinait la ligne de son désir à elle. Elle ne lâchait pas la parole de l’autre en elle, ce qui est une position féminine. Il y a la même chose au début de Ça brûle, quand Jean, le pompier, lui dit : “Ça ne me plaît pas que tu restes toute seule“. Mais elle, elle désire, elle désire en son nom propre. C’est un personnage plus libre. Bien que plus jeune, elle est plus affranchie. Elle est plus puissante, moins “tordue” que ne l’était le personnage principal de Sinon oui. C’est une héroïne, elle est visitée par le désir. On ne peut pas dire que c’est un personnage. C’est une personne. Elle est dans le passage qui va de la jeune fille à la femme. Du coup, elle n’a pas peur de son désir et va plus loin pour l’honorer. C’est une exaltée, mais toutes les femmes sont exaltées à un certain moment. Cela a quelque chose à voir en tout cas avec le désir féminin, cette montée de l’exaltation. Je trouve très courageux qu’une fille assume son désir et l’acte qui en découle. L’adolescence comme théâtre du désir, mais un désir “agi”, mué en acte, ça me touche. Je trouve ça fort. D’autant plus que je suis partie de bouts d’histoires vraies avec l’intention de retrouver ce qu’il y a dans la vibration de cet acte qui a visité quelqu’un ou ce que j’ai pu en imaginer.

FdC : À la vision du film, il semble difficile de ne pas filer la métaphore du feu et du désir, de l’amour qui consume de l’intérieur, des passions incandescentes, du brasier des sentiments amoureux… Entrait-il dans vos intentions de mettre cette métaphore à l’épreuve des images ?

C. Simon : La métaphore c’est l’affaire du spectateur. Et puis la métaphore marche dans les deux sens. Le feu renvoie au désir. On peut bien ne pas éprouver de désir, quand on voit un feu ça renvoie à une imagerie de la catastrophe, de l’enfer, et aussi du désir. Quand on regarde un feu, on pense tout le temps à ça. Il y a là quelque chose de très fort, comme peut l’être une image archaïque. Le feu peut tout aussi bien ne pas être métaphorique. Et nous pourrions parler du feu – ou du désir – dans les mêmes termes que tout à l’heure en évoquant sa part d’ombre, d’opacité. Si vous voulez, je n’ai pas fait le feu pour illustrer l’amour de la jeune fille. Il s’agit simplement d’éléments de réalité concrète qui font que cette passion d’une part et le feu – catastrophe classique de l’été dans le Midi – de l’autre, sont liés ici à une seule et même personne. La dimension métaphorique du cinéma est très importante mais il y a toujours un au-delà de la métaphore, quelque chose qui reste, qui est la puissance de l’image elle-même. Et l’image ce n’est pas la simple traduction, en images, d’un mot ou d’un désir, c’est l’image en tant que telle.

FdC : Le film, dans sa simplicité, donne souvent l’impression de relever du mythe. La présence presque fantastique du cheval, l’apparition de Jean qui ressemble, sur le toit de la maison, à une espèce de dieu grec, donnent au film une dimension mythique.

C. Simon : C’est ce que je voulais. Naturellement, je ne me suis pas dit : “Voilà, il s’agit d’un mythe.“ Mais j’avais envie de reprendre des éléments de mythes, d’essayer de les regarder, de les laisser rayonner par eux-mêmes. Prenons un exemple : une jeune fille, qui habite loin du village, a un cheval. Ce sont des choses tout à fait possibles, probables. Il ne s’agissait pas de dire que c’était une fille de bourgeois ou de “beauf”. Il s’agissait davantage de regarder ce qu’est une adolescente sur un cheval (à peu près 500 000 filles de cet âge-là font du cheval en France) et ce qu’il se passe, là. Sur son cheval, elle est plus haut, elle est plus forte, elle n’est pas complètement centaure, ce qu’elle aimerait être. À partir de là, on est forcément plus proche du mythe. Cela me paraît plus intéressant que de donner des interprétations causales, scénaristiques ou sociales. En plus, il est vrai que les garçons préfèrent les scooters, qu’une forme de lutte des classes s’illustre entre le mode de transport normal, mécanique, celui du scooter ou de la mobylette, et le cheval qui continue d’être perçu comme un truc très arrogant, un objet de classe, et qui en même temps ne l’est plus du tout parce que plus personne ne se déplace à cheval. Ce n’est plus qu’un fantasme, une construction mentale. Ce qui m’intéressait, c’était de regarder cela en tant que tel, de le voir exister en soi et non pas en tant qu’on pourrait le décoder à l’aide d’un métalangage.

FdC : La fin est très impressionnante. Il n’a pas dû être facile de tourner au milieu du feu, avec les pompiers tout autour…

C. Simon : Il n’y avait pas de pompiers. On était seul avec le feu. Les images de la fin on été tournées alors que les pompiers étaient débordés. Nous étions seuls au milieu de la forêt qui brûlait. C’était très dangereux.

FdC : Cela se sent. Ce sont des images jamais vues en reportages ou à la télévision…

C. Simon : C’est surtout que nous étions seuls dans le feu. Il y a très peu d’images comme ça parce qu’on montre toujours les pompiers, etc… J’ai vu le feu et j’ai essayé de le raconter. Comment le feu bouge, se déplace, se propage, comment il avance tout à la fois lentement et très vite. On ne se rend pas compte de ça. On ne le montre jamais, ce que c’est vraiment que le feu, comment ça marche. Et je voulais que Livia elle-même voit ce que c’était, puisqu’elle l’avait engendré. Qu’elle soit dans son propre feu. Je crois quand même qu’au cinéma une des choses au minimum qu’il faut arriver à faire, c’est décrire. Décrire, c’est énorme. Si on est capable de décrire, ça va.

FdC : À Cannes, des spectateurs ont été très surpris par la mort de Jean, le pompier. C’est un professionnel, le mieux à même, en théorie, de se protéger…

C. Simon : En tout cas, concrètement, cela se produit très souvent. Il fait la connerie d’y aller seul. Et puis il y a la chaîne qui l’oblige à s’arrêter. Peut-être n’a-t-il pas l’intention de descendre de la voiture. Puis il dit : “Quel con je suis !“ .Cela se produit chaque année : des pompiers sont pris par la fumée. C’est comme ça qu’on meurt dans un feu. J’ai filmé les images d’un incendie près de Marseille et, dans ce feu-là, un pompier est mort exactement de cette façon.

FdC : Ce qui peut surprendre en quelque sorte, c’est qu’à quelques mètres à peine l’un de l’autre, lui meurt alors qu’elle s’en tire plutôt bien…

C. Simon : Les criminels sont toujours plus solides que leurs victimes !

Entretien paru dans Les Fiches du Cinéma n°1833-34 du 2 août 2006