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Entretien avec Niki Karimi À propos d'Une nuit

18h30, le rez-de-chaussée d’un hôtel de la place des Vosges. Pantalon noir, brushing impeccable, Niki Karimi remonte l’escalier. Nous sommes au coin du feu, elle à 34 ans et en paraît 10 de moins. L’interview commence en anglais avant l’arrivée de la traductrice. D’abord un peu évasives, vous verrez que ses réponses se font de plus en plus précises.

Fiches du Cinéma : Le film ne traite plus de la campagne ou des enfants comme c’était souvent le cas dans ce qu’on a pu voir ici. Nous sommes en milieu urbain et nous suivons cette jeune et jolie adulte. Pourquoi avoir choisi une protagoniste de cette génération ?

Niki Karimi : Probablement parce que je suis de la nouvelle génération… je ne vais pas dire du cinéma iranien mais… d’un autre côté… Vous savez on est là pour ça, parler de ces villes et de la « terreur » actuelle. À cause de ça, j’ai choisi cette histoire.

FdC : Visiblement ces jeunes-là veulent vivre à l’occidentale. Le médecin parle de n’avoir « ni bars, ni boites de nuit », il ne s’agit pas que de cela ?

Niki Karimi : Les jeunes ont une énergie qui devrait se déployer au travers de nombreuses choses. En général ils ont étudié et décroché un diplôme d’université, mais voilà ils n’ont pas de travail. On dit toujours que c’est un moment difficile à passer parce qu’ils ont besoin d’activités plus enrichissantes. J’ai voulu décrire ce genre de soucis chez les jeunes.

FdC : Le film aborde trois portraits masculins. Y’a t-il trois genres d’hommes selon vous ? Ou quatre si l’on considère le petit ami ?

Niki Karimi : Oui, dans le film il y a trois hommes différents suivant différents niveaux dans la société : un commercial, un diplômé et un artiste. Pour moi ils sont donc représentatifs, notamment par leurs actes envers les femmes, leurs relations.

FdC : Et le petit ami ?

Niki Karimi : Je n’ai pas voulu le montrer. Je ne sais pas si c’est l’homme idéal ou pas, qui sait ? En revanche je voulais qu’elle soit dans cet état de recherche de l’amour et d’elle même, sans personne pour l’aider.

FdC : J’ai le sentiment que ces hommes ont dans l’idée d’abuser de la fille. Pourtant vous ne semblez pas avoir une dent contre eux, vous n’insistez pas sur leurs mauvais côtés.

Niki Karimi : Non je n’ai pas voulu faire ça. Mon but n’est pas de dire que les hommes sont des créatures mauvaises ou quoi que ce soit. A la fois ces choses existent, même ici quand on voit toutes ces femmes sur les affiches. Ils essaient de… je veux dire c’est un monde d’hommes ! et ils ont cette image de la femme. Alors ces trois hommes-là, qui voient cette fille, ils veulent être avec elle ou peut-être lui enlever quelque chose…

FdC : Ils tentent le coup ?

Niki Karimi : Ils tentent le coup, et de leur point de vue ce n’est pas forcément un mal. C’est comme ça et ça arrive.

FdC : Le film évoque plusieurs états de solitude. Seulement quand je regarde vos images je trouve la composition sur-élaborée, chargée d’éléments…

Niki Karimi : Je ne le ressens pas comme ça. Que voulez-vous dire exactement ? Une scène particulière ? Quand elle est avec sa mère ou dans l’ensemble ?

FdC : À part dans les scènes de voitures. (fais un dessin) Les lumières, les buissons, les écritures sur les vitrines…

Niki Karimi : Comme on ne refait pas les prises il y a la vie derrière. Elle est là, elle est toute seule, c’est une nuit et tout ce qui s’y passe. Et d’un bout à l’autre, il n’y a qu’une scène où les personnages deviennent un peu intimes, c’est lorsque le médecin qui lui raconte un peu sa vie lui avoue avoir été amoureux etc. En même temps la lumière et les éléments de la ville existent parce que c’est une ville, ils sont là, voilà tout…

FdC : Dans la scène de la mère, on observe trois sources de lumière, dont un poste de télévision. Que représente-t-il pour vous ?

Niki Karimi : On essayait de ne pas avoir de lumière extérieure, en tout cas artificielle. Et comme je ne voulais pas utiliser de lumière artificielle, ce qui nous laissait un peu comme dans Dogma 95, personnellement je rajoute, mais enfin il fallait que ce soit dans le contexte. Donc il y a la porte de la mère, il y avait une petite lampe là-dedans et la lumière qui émane de cette chambre. La télévision elle symbolise pour moi la solitude, c’est à dire, les gens qui sont seuls, dès qu’ils rentrent à la maison, automatiquement ils mettent la télé en route.

FdC : Le téléphone portable permet de percer un peu le cocon de la voiture. L’utilisez vous cinématographiquement (pour développer l’action hors de la voiture) ou s’agit-il d’un élément sociologique ?

Niki Karimi : Ni l’un, ni l’autre. On ne le voit que deux fois, la fois où le premier homme parle avec sa femme et qu’il est en train de mentir en disant qu’il est avec un ami…

FdC : Il commence d’ailleurs par une plaisanterie en disant qu’il est avec une magnifique poupée…

Niki Karimi : J’ai vu pas mal de gens mentir comme ça au téléphone. La deuxième fois c’est le médecin. Alors, on a vraiment fait confiance à ce type, à ce médecin, et on entend le mobile sonner… On a pensé que c’était un homme très bien, très gentil et quand elle commence à sortir de la voiture, à nouveau le portable se met à sonner. J’ai voulu induire une sorte de doute, parce qu’on a eu trop confiance en ce type. Qui sait s’il n’est pas marié lui aussi, s’il n’a pas une femme qui l’attend, qui l’appelle par deux fois pour savoir où il est ? Malheureusement, c’est mon opinion des hommes… pour le moment. Quand on faisait le montage, mon monteur a dit : « On peut très bien enlever cette scène, c’est facile ». Il est gentil et tout ça, il prend son numéro de téléphone. La fille peut très bien partir en claquant la porte et on en reste là. Et puis tout le monde aurait dit : « Ah, enfin il y a un homme gentil, un homme comme y faut dans le film ». Mais je voulais en fait gâcher ça aussi…

FdC : La voiture représente-t-elle le contrôle des hommes ou leur intimité ?

Niki Karimi : Pour moi c’est l’intimité, certes. Mais ça représente également la solitude. Pour le chauffeur la voiture devient comme une amie, et puis on se sent bien dedans, ça nous crée une petite sécurité.

FdC : Pourriez-vous nous dire comment ces scènes de voiture ont été tournées ? derrière un camion ? quelqu’un gérait-il la lumière sur les visages ou était-ce naturel ?

Niki Karimi : Oui il y’a une sorte de camion qui transporte la voiture. Comme on n’a pas de lumière dans la voiture l’assistant du caméraman tournait avec un petit projecteur, pour avoir de temps en temps la lumière sur le visage de la fille.

FdC : Tout est voulu !

Niki Karimi : Exactement ! (rires) Rien n’apparaît devant la caméra, juste comme ça !!!…

FdC : Et où êtes vous à ce moment précis ?

Niki Karimi : À Paris… (rires) Moi j’étais dans la voiture, à aucun moment les acteurs ne se sont vus. Moi je m’assieds, les acteurs à gauche, (ceux qui conduisaient évidemment). La porte était fermée donc la caméra se trouvait à droite. En fait c’est avec moi qu’ils parlaient, à la place de l’actrice c’est moi qui donnais les répliques. Elle c’est pareil, pendant qu’elle parlait moi je « conduisais ».

FdC : Comment a été choisie votre équipe technique ?

Niki Karimi : Avec le directeur de photographie j’avais déjà pas mal travaillé dans d’autres films où j’étais actrice. J’appréciais beaucoup son travail, c’est un très bon caméraman (c’est lui qui à fait Au Travers des Oliviers de Kiarostami). En plus c’est un ami, on avait souvent collaboré… Et donc avec les autres c’est pareil, on avait à chaque fois eu l’occasion de travailler ensemble.

FdC : À propos de la dernière…

Niki Karimi : (avec l’accent français) Question. (Rires)

FdC : À propos de la dernière scène, qui se passe dans un noir presque complet, vous employez un stratagème radical…

Niki Karimi : Petit à petit, comme à l’aube, il y a la lumière qui apparaît. Nous avons mis deux jours pour réaliser cette scène. La première fois nous avons fait une longue prise de quatre minutes. Pour la seconde partie, l’homme fume jusqu’à ce qu’il ait terminé tandis que le jour se lève. Nous voulions que cela fasse comme aux aurores, exactement le tempo de l’apparition de la lumière.

FdC : En tant qu’actrice, qu’espérez-vous de vos acteurs ? Que cherchez-vous en eux ?

Niki Karimi : Qu’ils soient naturels et qu’ils soient proches de leur rôle. C’est-à-dire qu’on ne puisse rien retirer aux personnages. Vous ne me voyez pas, par exemple, amener n’importe qui pour faire le rôle du médecin. En plus ces hommes-là ne sont pas des professionnels. Nous avons vu notamment le gars là… le commercial, et il était en train de draguer une fille dans la rue ! Donc on l’a trouvé comme ça ! (rires)

FdC : Le fait que de nombreuses productions iraniennes soient coproduites par des européens change-t-il le contenu de vos films, sont-ils destinés au public occidental ?

Niki Karimi : Je ne pense pas du tout comme ça. En fait l’aide de ce genre de coproductions, dans la mesure où nous avons une censure torride, consiste à donner un peu d’espoir, la possibilité aux réalisateurs iraniens de faire ce qu’ils veulent faire. Ils ont coupé 15 minutes de mon film. Mais si mon producteur était français, moi je n’étais pas obligée d’accepter que mon film soit censuré. C’est donc une aide, en ce sens-là.

FdC : Enfin y a-t-il des clés dans le film que seul un iranien pourrait comprendre ?

Niki Karimi : Je pense que cette histoire peut se passer partout dans le monde. Mais c’est aussi vrai que les occidentaux, les étrangers ne connaissent pas Téhéran. Mon intention était de montrer une vraie image du pays, en général.