Rechercher du contenu

King Kong

À plus d’un titre, le King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Shoedsack (1933) est une œuvre majeure dans l’histoire du cinéma. Marquante dans son utilisation des premiers effets spéciaux (transparences, maquettes) et dans son propos résolument moderne. Un film qui confrontait grand spectacle populaire (Shoedsack et Cooper avaient un goût prononcé pour les grandes expéditions) et une poésie plus simple, chaleureuse et humaine. Et tant mieux pour nous, King Kong a marqué l’imaginaire d’un petit garçon et a déclenché chez lui une cinéphilie précoce. Des années plus tard, le garçon en question est passé du statut de trublion trash à celui d’auteur reconnu.
Porté au sommet par le succès mondial de son adaptation du Seigneur des Anneaux, d’après l’œuvre foisonnante de Tolkien, le Néo-zélandais s’est vu offrir l’opportunité de réaliser son rêve : faire « son » King Kong. Oublié le remake terriblement médiocre de John Guillermin (1976), dont le seul titre de gloire aura été la présence de Jessica Lange (et de Jeff Bridges en bellâtre) : aux yeux de Jackson, seul compte l’original, ses thèmes et sa mythique Fay Wray. Le travail de Jackson n’est pas simplement de dépoussiérer un film devenu culte, encore moins de se limiter à une réactualisation polie. Il s’agit de lui donner un second souffle avec l’appui des nouvelles technologies, et de convertir au mythe toute une nouvelle génération de cinéphiles en puissance. Jackson est là pour concrétiser son rêve mais aussi (surtout ?) pour succéder dignement à Cooper et Shoedsack au panthéon des « forains », ces cinéastes pourvoyeurs de rêves jouant autant sur l’émotion que l’épouvante.
En résultera donc un film à la pointe de la technique actuelle, chargé d’effets spéciaux époustouflants, mais qui ne négligera pas le caractère humain de son sujet.
Si l’exposition du récit reste assez laborieuse, elle a cependant le mérite de poser solidement tous les personnages du film. Et (surtout) de placer dans un contexte historique précis le film : la Grande Dépression et sa misère ambiante. En quelques scènes, Jackson met en lumière les contrastes en cours dans le New York de l’époque : les bidonvilles côtoient les élégants gratte-ciels de Manhattan. Le cadre grisâtre de l’ouverture laisse place, dès les premières scènes sur Skull Island, à un rythme tendu annonciateur de spectaculaires scènes d’action. Sur ce plan, les promesses sont tenues : combats et poursuites épiques s’enchaînent sans faille. Nostalgique d’un certain cinéma d’aventures – celui de l’Âge d’or – Jackson cherche dans son approche à en retrouver l’essentiel : faire frémir, émerveiller, émouvoir. “ Voir le monde au coin de la rue pour 25 cents ”, pour reprendre Carl Denham, incarné par Jack Black. Jackson n’hésite pas à puiser chez ses confrères toutes sortes d’effets (effets de style, cadrage, montage) pour renforcer l’impact de ses images. Des effets un peu kitsch ou épileptiques, très en vogue dans les films d’horreur, et qu’il mettait déjà en œuvre dans Le Seigneur des Anneaux.
Mais ces fausses notes ne peuvent faire oublier que son inspiration s’étend au-delà des modes actuelles. On retrouve ainsi l’esprit potache (légèrement aseptisé) de ses débuts : son bestiaire est répugnant et gore, effroyable et drôle à la fois, et évoque bien évidemment Braindead et Bad Taste. Jackson se retient plus quand il s’agit d’évoquer la sexualité de son couple vedette. On peut y voir la marque du puritanisme bushien ambiant, mais peut-être que l’intérêt de Jackson se porte uniquement sur la romance platonique entre sa Belle et sa Bête. Ou que son approche est toujours au regard qu’il porte sur le film original : celui d’un enfant, donc empreint de naïveté et d’innocence. Mais son humour réjouissant est, lui, bien de la partie. Les références de cinéphiles fusent : Carl Denham est un petit tyran, cite allègrement les starlettes et auteurs de l’époque. L’ombre d’Orson Welles plane, évidemment : on retrouve ces clashs mythiques avec des producteurs omniprésents, cette même ambition dévorante. Seuls semblent manquer à Denham l’assurance et le talent évident de son illustre contemporain. Le personnage de Bruce Baxter, lui, est une parfaite (et hilarante) synthèse des stars égocentriques de l’époque. On pense sans hésiter à Forgotten Silver, le génial canular que s’était offert Jackson en 1997, en hommage aux pionniers du cinéma. Un film qui véhiculait déjà la nostalgie du cinéaste pour une époque idyllique et révolue, où l’exigence du public poussait la créativité des artistes dans ses retranchements. Sur ce plan créatif, la musique, ici écrite en quatrième vitesse (Howard Shore, compositeur privilégié de Jackson, fut remercié à 2 mois de la sortie du film) par le vétéran James Newton Howard, reste souvent trop bêtement illustrative. Mais sans jamais transcender les images, elle ne les pénalise pas non plus et accomplit son rôle d’accompagnement soigné.
Au terme du film, une évidence se fait jour : King Kong doit beaucoup à son personnage-titre. Kong constitue la révélation du film, et se détache comme un acteur à part entière, capable d’exprimer avec conviction des émotions intenses… et profondément humaines. La force du final monumental provient alors particulièrement de sa prestation, déchirante sans jamais verser dans le sirupeux. Et le propos sous-jacent de s’imposer implacablement : les monstres ne sont pas forcément ceux que l’on croit. Avec King Kong, Jackson s’installe définitivement aux côtés des Spielberg et Cameron, ces (trop rares) réalisateurs capables de conjuguer aspect grand public, thèmes personnels et forme classique sans déséquilibre ni clichés.