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Veuves de Noirmoutier Une installation d’Agnès Varda

Au fond de la grande halle des anciennes usines LU, devenues lieu culturel branché, on entre dans un cube blanc, une petite salle, et l’on découvre sur le mur d’en face une installation vidéo signée Agnès Varda. Au sol, quatorze chaises en bois, disposées en carré, reliées entre elles au sol par les fils noirs des casques sonores qui sont posés sur chaque dossier de chaise.
On est d’abord attiré par la vidéoprojection sur le grand écran central. Dix minutes en boucle. Une quinzaine de femmes tournent, au ralenti et en silence, autour d’une table vide dressée sur une plage, face à l’Atlantique. C’est muet, lancinant, mystérieux, comme dans un rituel magique. Qui sont-elles ? Des fantômes ?
Et puis, on regarde les quatorze écrans-télé où l’on reconnaît assez vite les mêmes femmes de la plage.
Alors, on s’assoit sur une chaise, au hasard. On met le casque et on fait connaissance de l’une d’elles. Trois ou quatre minutes plus tard, on change de chaise et on écoute une autre femme.
Ces quinze femmes (de pêcheur, d’agriculteur…) ont en commun d’avoir perdu leur mari, certaines depuis longtemps, d’autres non. Certaines sont jeunes et la doyenne a 97 ans. Certaines travaillent, d’autres sont retraitées. Elles ont toutes des confidences à partager sur leur mari disparu. L’une révèle que sa dernière lettre reste dans la table de nuit, une autre qu’elle l’a enterré le jour de leur noces de papier, ou qu’elle a changé de côté dans le lit, ou bien qu’elle doit vivre avec son suicide, ou encore qu’elle allume maintenant sa cheminée pour sentir une chaleur, une autre affirme qu’après elle le voyait partout au début, une autre encore que leurs disputes lui manquent, ou bien ce sont les discussions après les émissions… L’une nous fait part de ses rêves (« je rêve qu’il revient, mais huit ans après, il n’y a plus de place dans les placards » pour ses affaires) mais trouve qu’être veuve est une position sociale plus confortable qu’être divorcée. Une autre avoue être devenue plus susceptible, est vexée quand on lui demande « Comment ça va ? », et trouve horrible « Vous allez mieux ? » et ajoute : « On vit en moitié. »
Car toutes ces femmes nous parlent de la solitude, du souvenir, du vide, et de la vie qui continue quand même…
Agnès Varda a interviewées quatorze veuves sur l’île où elle vit lorsqu’elle quitte Paris et sa rue Daguerre. Ce n’est pas la première fois qu’elle filme ses voisins parisiens ou noirmoutrins (Daguerrotypes, mais aussi Ulysse ou Les Glaneurs et la glaneuse), mais c’est la première fois qu’elle nous livre une installation sans commentaires, avec la seule force de l’évidence humaine. Veuve depuis quinze ans, Agnès Varda s’est convertie à la vidéo numérique et collecte des tas d’images dans son île touristique (des campings aux vagues sans cesse renouvelées) et elle a l’hiver dernier récolté les témoignages de quinze autres veuves de l’île pour cette première installation, qui sera peut-être suivies d’autres…
À 77 ans, la photographe-cinéaste-vidéographe a gardé une acuité visuelle toujours fraîche, s’intéressant à mille et un détails anodins. Ainsi, elle gratte la surface et va à l’essentiel. Et accessoirement, brosse le portrait de l’île vendéenne de Noirmoutier, ses marais, ses maisons fleuries, son océan…
Et puis, étant donné qu’un écran est occupé par deux veuves voisines et amies, la quatorzième vidéo (3mn 30) montre l’auteur, un peu comme dans la tradition des retables flamands où le peintre se représentait dans un coin.
Assise seule sur une chaise en bois, posée sur le sable mouillé d’une plage garnie de goémon, elle nous regarde gravement. À ses côtés, une chaise vide. Aucun commentaire. Au contraire, le silence. Une vague se retire. On se demande si des larmes ne vont pas couler.
C’est la seule des veuves de l’installation qui ne parle pas. On l’entend juste, en voix off, chantonner une complainte :
“De monts et merveilles,
De vents et marées,
Au loin déjà la mer s’est retirée“

L’avant dernier plan montre Jacques Demy, filmé au même endroit, une image que nous avions déjà vu dans Jacquot de Nantes. Arrive le dernier plan : le vide de la ligne d’horizon de l’océan.
“Deux petites larmes,
Deux petites vagues pour me noyer.“

P.-S.

Jusqu’au 31 décembre à Nantes, au Lieu Unique.