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La Jungle plate Un film de Johan van der Keuken

Johan van der Keuken n’est pas dans tous les dictionnaires de cinéma. Vous ne le trouverez pas non plus dans toutes les salles de cinéma. La ressortie en France de La Jungle Plate constitue un petit événement, petit parce qu’il ne concernera que ceux qui iront le voir. Les autres ont leurs raisons, plus ou moins valables : il y a d’abord ceux qui ne vont pas dans les petites salles, surtout s’il s’agit d’une projection vidéo. Rectifions que la projection, tirée d’une pellicule Super 16, se fait en Beta SP, meilleur format professionnel analogique existant. A côté, il y a tout simplement ceux qui n’iront pas voir un film d’un homme qui s’appelle Johan van der Keuken, surtout s’il date de 1978 et qu’il est tourné aux Pays-Bas – heureusement en couleur ! Il y a encore ceux qui n’aiment pas les documentaires, ceux qui n’aiment pas les documentaires au cinéma, y compris ceux qui, enfin, n’aiment pas ces même documentaires parce que les images y sont toujours moins soignées. Ce sont aujourd’hui ces derniers qui ont un peu plus tors que les autres…
« Pardonnez ces propos bien amers » et n’y voyez que l’envie de partager avec le plus grand nombre la vision de cette œuvre exceptionnelle, tant sur le fond (avant-coureur, s’en est stupéfiant !) que sur la forme.
Keuken aurait tenu le droit de tourner dans la région des Wadden de ses bons rapports avec les autorités : il avait déjà tourné dans le coin, connaissait les habitants et était totalement digne de confiance. Clefs en mains, il passera toutes ses informations au peigne fin, quand ce n’est pas au microscope ! Nous voici donc plongés dans la Waddenzee (« Mer des Terres Humides »), sa terre (non pas l’habituel sable fin nordique), ses marées et ses travailleurs, humains ou animaux. Ramasseur de vers de terre, pas franchement un métier d’avenir ; les temps ont changés selon les riverains, avant ils étaient cent cinquante sur la plage, à retourner le sol, trier, plus tard à nettoyer les lombrics pour qu’ils servent d’appâts aux pêcheurs du coin, ou d’ailleurs. Ce jeune garçon nous explique qu’il ne compte pas faire ça toute sa vie, il souhaite finir sur un navire mais doit d’abord achever ses études de pêche. Son père assure que l’important, c’est de ne pas travailler pour un patron (l’idée sera répétée plus tard, quand le film aura définitivement quitté ces images repoussantes d’asticots en tous genres) ! Pour l’heure nous laissons notre chère famille, qui s’apprête à déguster des brochettes d’anguilles percées à la gorge (l’occasion d’apprendre que deux anguilles ne se ressemblent pas comme deux goûtes d’eau). Nouvelle découverte, un prédateur n’est pas infaillible, avec la rencontre entre un poisson et un asticot, de ceux qui laissent ces drôles de traînées sur les sables mouillés, telles des spaghettis (cuites) ou du steak haché (cru). …
Le rythme fait sensation, les images enchaînées en légers mouvements tiennent place de respirations, la musique (ou son absence) retenant principalement notre souffle. Pour preuve cette courte scène de nage d’un poisson (un carrelet selon les spécialistes) qui malgré sa légèreté ne laisse personne indifférent. Les images sans bande sonore sont entremêlées de plans de la surface de la mer, bruit oppressant, coupé en rythme par la véritable envolée de l’animal. L’analogie entre un vers et une manche à air nous ré-introduit dans le monde des hommes. Les temps ont encore changés racontent deux habitants sous un arrêt de bus « ça se voit aux phoques ! ». Il y avait des phoques avant. La caméra s’éloigne comme sur un nuage, cependant que les hommes n’ont pas cessé de parler.
Keuken doit son aisance à la caméra, sa stabilité, à son pied marin. Une petite caméra de l’époque pesait bien le double d’un caméscope de reportage d’aujourd’hui. Ses images 4/3, parfaitement adaptées aux marées du nord, se permettent jusque des élans surréalistes (cerf-volant indigos et moutons noirs, plans rapprochés de terre, d’animaux grouillants, de coccinelles, de monstres marins et autres oiseaux autour d’un derrick…). A première vue les images feraient penser aux glaneuses de Jean-François Millet, sauf qu’ici, la brume remplace l’éclaircie. L’espoir se mérite, les paysans du coin mènent une réflexion très précise sur leur œuvre, leurs ambitions. Ainsi cette femme de paysan nous explique-t-elle comment augmenter son cheptel bovin, parce qu’il faut « voir grand » sans pour autant parler d’usine (comme on le dit souvent « la pèche n’est pas inépuisable »), être fière de soi, ne pas élever oisivement ses enfants en restant à cuisiner pour son mari… Le fromager, quand à lui, s’avère précisément au fait de l’économie et de ses contradictions. Cerise sur le gâteau, Keuken filme la page ouverte d’un livre avec en photo une indienne âgée : il évoque le Tiers-monde et les problèmes qui, aujourd’hui, vont toujours grandissant.
Par souci de tout aborder (en 1h30), Keuken interviewera quelques vacanciers pour ensuite évoquer l’armée (essais de tanks) et le nucléaire (manifestations). Le passage des touristes, de ces scènes en trop qui vous donnent des réserves sur un chef-d’œuvre, répète ce qui a été dit : « Avant, on voyait des phoques ! » Mais comme pour la détacher de l’ensemble du film, cette probable commande de la région est tournée en noir et blanc. En revanche, les plans sur l’énergie ou la guerre, qu’on les aime ou pas, ne feront que confirmer la force visionnaire de La Jungle Plate. Si le mot « chômage » n’est pas prononcé, l’arrivée de la machine est également perçue dans ses limites. Plus proche des expérimentations allemandes du début des années 80 que d’un jazz cool façon Coltrane, le saxophone de Willem Breuker luttera contre cet envahissement des machines : après le son des oiseaux (strident vu leur nombre !), c’est au tour d’un moteur d’avion d’envahir l’espace sonore.
Le film s’achève sur l’interview d’un industriel, tel le PDG de Nike dans The Big One de Michael Moore. Bien que ses contradictions le rendent assez humain, il sera aussi montré en famille, chose salvatrice pour son image. Je ne suis pas malheureux donc je pense que je dois être heureux » dit l’un derniers interviewés. Des logiques comme celles-ci entraînent le monde contemporain.

P.-S.

Pays-Bas, 1978, Beta SP, Couleur, 1h30.
Image : Johan van der Keuken
Montage : Jan Dop, Johan van der Keuken
Son : Menno Euwe, Noshka van der Lely
Musique : Willem Breuker
Production : Johan van der Keuken, Association pour la sauvegarde de la mer des Wadden
Distribution : Documentaire sur Grand Écran Distribution