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À propos de Dufilho Jacques Dufilho (1914-2005)

“Rasée par le Prince Noir, incendiée par les Huguenots, pillée par les Sans-culotte aux révolutinos de 89, 30 et 48, la chapelle est entièrement d’époque” ! Depuis 1958, date de cette « Visite du château », je n’ai jamais pu en visiter un (de château) ni en faire visiter (ça m’est arrivé naguère….) sans avoir une difficilement répressible envie de prendre l’accent impayable de Jacques Dufilho, l’auteur-acteur de ce chef-d’œuvre absolu. Dufilho avait déjà la quarantaine bien tassée, de nombreuses pièces à son actif, de nombreux films aussi, lorsqu’il renoua, comme ses amis Hubert Deschamps et Henri Virlogeux, avec le cabaret, dans des monologues aussi hilarants qu’absurdes sur lesquels planaient les ombres d’Alphonse Allais, de Cami ou d’André Frédérique. Cela ne dura que quelques années : heureusement le disque en a gardé les précieuses traces.

Dufilho naquit en 1914, Jean-Louis Barrault, Jean Vilar en 1912 : tous trois furent ensemble élèves de Dullin et débutèrent sous son égide. La destinée de Dufilho ne fut pas celle d’un chef de troupe, mais d’un comédien aussi solide, original et subtil que distant – du moins en apparence – vis à vis de sa propre carrière. Né au cœur du Bordelais, il adopta bientôt les terres du Gers, se consacrant à sa ferme et, tant qu’il le put, à sa coûteuse collection de Bugatti. De là, peut-être, ses participations à moult nanars : Jean Richard avait pu dire qu’il nourrissait les animaux de son cirque avec les navets qu’il tournait ; la basse-cour et les chevaux de Dufilho furent aussi au régime crucifère. Mais souvent ces « œuvrettes » ne manquaient pas de charme et il y fut toujours excellent : ah ! Dans l’eau qui fait des bulles (M. Delbez, 1960) où il incarne un fossoyeur plus vrai que nature auprès d’un De Funès déjà déchaîné, ou Le Bon roi Dagobert (P. Chevallier, 1963) où il essaie en vain de trucider Fernandel…

Beaucoup de premiers rôles à la télévision (on put revoir le 3 septembre Le Vieil ours et l’enfant tourné en 2003), et surtout au théâtre : Dufilho fut un interprète hors pair d’Audiberti (L’Effet Glapion), Marcel Aymé (Les Maxibules), Pinter (Le Gardien), entamant dès 1969 une collaboration avec Georges Wilson (Chêne et lapins angora de M. Walser, au T.N.P.) qui se poursuivra jusqu’à la fin des années 80 (L’Escalier de Charles Dyer). Au cinéma, plus de 80 films et un traitement souvent injuste de la part des dictionnaires ou articles. Si Jean Tulard signale, bien sûr, sa prestation digne et forte dans Le Crabe-Tambour (P. Schoendorffer, 1977) qui lui valut un César, ou son patriarche – parvenant à échapper au folklore – du Cheval d’orgueil (Chabrol, 1980), on ne peut lui donner raison lorsqu’il prétend que “de sa filmographie surnage surtout sa composition du fou dans Nosferatu” (Herzog, 1978). Et le libraire homosexuel et humaniste d’Un mauvais fils (Sautet, 1980) ? Et le Rechampot buté deLa Victoire en chantant (Annaud, 1976) ? Et l’ineffable cordonnier Gridoux de Zazie dans le métro (Malle, 1960) ? La liste serait longue de beaux et grands rôles de Dufilho, des films injustement oubliés de Carboneaux à ce petit chef-d’œuvre d’humour noir que Jean-Louis Trintignant concocta pour lui en 1972, Une journée bien remplie.

Et ne disons rien du journaliste qui, dans “notre” soi-disant “grand quotidien de référence”, écrivit que la “dernière apparition marquante” de Dufilho fut en 1993 le Pétain de Jean Marbœuf : en 1999, il était au sommet de son art aux côtés d’Éric Caravaca dans le poignant et lumineux C’est quoi la vie ? de François Dupeyron, un film qui lui ressemblait…

“Dans l’après-midi du 17, il arriva d’abord des loups” : ainsi commençait l’un des plus surréalistes monologues de Dufilho. Dans celui du 28, celui-ci nous quittait, à plus de quatre-vingt onze ans.