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Entretien avec Patrice Chéreau À propos de Gabrielle

Il fut sans doute le plus grand metteur en scène de théâtre français et, peu à peu, le cinéma l’a accaparé. Aujourd’hui, avec Gabrielle, présenté en compétition à Venise, il signe un film étonnamment théâtral et follement élégant. D’un formalisme assumé. Patrice Chéreau nous explique ses partis pris.

Fiches du Cinéma : Vous avouez n’avoir plus de complexes dans la distinction entre théâtre et cinéma… Il y a, de fait, une dimension follement théâtrale dansGabrielle ; dimension totalement assumée…

Patrice Chéreau : Je ne l’ai pas recherchée, mais je n’ai pas non plus cherché à l’éviter ! Je ne craignais pas le fait que l’on me dise que c’était théâtral. Je pensais que chaque fois que je me rapprochais un peu du théâtre dans ce film, cela produisait du cinéma !

FdC : Faut-il lire comme un signe le fait que les premiers dialogues sortent de la bouche de Thierry Hancisse, l’un des ténors actuels de la Comédie Française ?

P. Chéreau : Non. Je n’y avais pas pensé. Je cherchais simplement un acteur qui pouvait correspondre à une sorte d’animal physique qui puisse, à la fois, provoquer la fureur ou la haine du mari et le désir physique de la femme.

FdC : Vous recherchiez une dimension d’intemporalité ou, au contraire, signaler clairement l’époque ? Par exemple, la scène d’ouverture (dans la gare) met en scène des figurants aux visages impressionnants qui paraissent totalement étrangers à notre époque…

P. Chéreau : La directrice de casting pour la figuration a, en effet, réalisé un magnifique travail. Elle a trouvé des visages magnifiques. Ils sont tous très beaux. Ce ne sont pas des figurants traditionnels. Plus que datés, leurs visages sont vrais. Je souhaitais réellement réaliser un film d’époque, en reconstituant avec soin chaque chose. Je trouve qu’il y a un grand plaisir à voir de très beaux costumes, de très très belles maisons, de la vaisselle magnifique… Tout en faisant le pari que, au bout d’un quart d’heure, on découvre qu’il s’agit d’un couple qu’on pourrait très bien connaître, que le film parle de nous ! Qu’il traite des problèmes de couple de tout temps. Cette absence d’intimité, cette absence de désir, cet oubli de l’autre est une chose qui est de toutes les époques. On oublie alors qu’il s’agit d’un film historique.

FdC : Dès cette même séquence d’ouverture, vous utilisez le Noir et Blanc avec lequel vous concluez également le film. Noir et Blanc auquel vous revenez régulièrement tout au long du récit. Quel est le sens de cette utilisation du Noir et Blanc ?

P. Chéreau : Tout d’abord, ma première sensation, les premières images qui me sont venues étaient en Noir et Blanc Cinémascope. Parce que j’adore ça et rêve de faire un film en Noir et Blanc ! Ensuite, je sentais qu’au moment où il lit la lettre, laisse tomber la carafe et se coupe, le film devait brusquement passer à la couleur. Toute la voix-off se devait donc d’être en Noir et Blanc. La découverte de la lettre et l’arrêt de cette insupportable voix-off (car cet homme n’arrive plus à parler) implique une bascule à la couleur. Mais couleur-muet ! Pour jouer du contraste entre Noir et Blanc-parlant et couleur-muet. J’ai essayé d’utiliser toutes les possibilités que m’offrait le cinéma. Et comme, dès le tout début, figure un flash-back (le dîner), il fallait aussi le traiter en couleur. Il nous a, ainsi, fallu jouer en permanence avec les deux climats, Noir et Blanc et couleur. Je trouvais intéressant de ne pas faire un film qui soit monochrome…

FdC : Ce changement d’aspect crée une dimension d’irréalité, de mystère. Comme si les personnages nous échappaient au fur et à mesure qu’ils échappent, et à eux-mêmes et à l’autre…

P. Chéreau : Oui, parce que le Noir et Blanc a un mystère particulier que n’a pas la couleur. Lorsque vous regardez les grandes photos des très grands photographes, elles sont en Noir et Blanc.

FdC : Celles qui ont fait date, oui.

P. Chéreau : Finalement, il y a une dictature de la couleur. Parce que la vie est en couleur. En effet ! Mais, parfois, la transposition est plus belle en Noir et Blanc !

FdC : Parlez-nous de ce parti pris de cadres radicaux, passant du grand angle au très gros plan de visages. Sur Isabelle Huppert, en tout premier lieu.

P. Chéreau : Ce qui était intéressant c’était d’avoir certains plans du salon très très larges : pour sentir qu’ils y sont absolument perdus. Et d’autres plans très serrés. De pouvoir ainsi cultiver les deux dimensions. Donner à la fois une sorte de sentiment de grand froid, parce que c’est une maison glaçante, même si elle est d’une grande beauté (c’est une maison qui attire une sorte de nostalgie comme lorsqu’on lit Proust). Et, en même temps, aller jusqu’à débusquer l’émotion dans l’œil de la comédienne…

FdC : Alors, justement, cette comédienne… Ce projet est quasiment né de votre envie de travailler avec elle ?

P. Chéreau : Oui. Depuis longtemps, on tournait l’un autour de l’autre… On savait, Isabelle comme moi, que l’on travaillerait ensemble un jour ou l’autre ! Et donc, quand j’ai lu la nouvelle de Conrad, j’ai pensé que ce pouvait être l’occasion !

FdC : C’était une évidence que vous alliez travailler ensemble au cinéma et non au théâtre ?

P. Chéreau : Pour moi, oui. Tout simplement parce que je fais très peu de théâtre (une pièce tous les 7 ans…) ! Comment, dans ces conditions, travailler avec tous les bons acteurs français ?!

FdC : Surtout que vous avez aussi votre “famille”…

P. Chéreau : Oui. J’aime travailler à la fois avec des gens que je ne connais pas et avec des gens que je connais. Mes distributions sont toujours ainsi constituées pour moitié de nouveaux artistes que je découvre et de personnes avec qui j’ai déjà travaillé.

FdC : Ce qui est le cas dans Gabrielle avec la “petite nouvelle” Isabelle Huppert et “l’habitué” Pascal Greggory, l’acteur le plus régulier dans vos films et vos mises en scène.

P. Chéreau : Je ne sais pas si c’est le plus régulier. Il y en a d’autres !

FdC : Pour en venir au thème du film, selon vous, qu’est-ce qui choque le plus votre personnage : sa position sociale (ses apparences de réussite) qui s’effondre ou la réalité sentimentale de sa vie, la vérité profonde de sa relation avec sa femme ?

P. Chéreau : Les deux. Il avait pensé que tout était calé. Que sa femme était parfaitement à sa place dans l’organisation de sa vie. Il découvre qu’en fait il n’en est rien. Et, du coup, il perd pied au-delà du raisonnable. Ce n’est pas seulement qu’il se sent trahi. Son monde s’effondre ! Pour lui, il n’y a plus aucune loi qui régit la société. Tout s’écroule autour de lui. Il pensait que sa femme lui appartenait complètement. Ils avaient complètement oublié qu’ils avaient un corps, du désir, car ils n’en avaient plu. Il n’en avaient peut-être même quasiment jamais eu…

FdC : Il y a aussi une découverte de lui-même.

P. Chéreau : La découverte d’une absence de sentiments. Il se découvre lui-même, alors qu’il n’a surtout aucune envie de se découvrir lui-même ! À la toute fin, il dit :  » Je vous aime, là, maintenant.  » Elle lui répond :  » Vous ne m’avez jamais aimée.  » Et elle a raison. Parce que brusquement il se met à l’aimer parce qu’il sait qu’elle est en train de partir.

FdC : Oui, on a tous cette volonté de posséder ce qui nous échappe…

P. Chéreau : Toujours. C’est en général quand on part que la personne avec qui on vit nous dit :  » mais, en fait, tu es l’homme (ou la femme) de ma vie.  » C’est très fréquent.

FdC : Ce film est aussi une ouverture à la vie. Elle, découvrant par une fausse piste, qu’il y a une autre vie possible à côté de ce qu’elle vivait. Et lui, devant assumer sa propre vie…

P. Chéreau : Ceci dit, lui, on ne sait pas ce qu’il va en faire !

FdC : Vous n’avez aucune idée de ce qu’il devient ? De ce qu’il va faire ?

P. Chéreau : Non ! Pas du tout. Je le vois, comme vous, partir au petit matin dans la rue, et je crois ce que dit Conrad, à savoir qu’il n’est jamais revenu. J’étais sidéré moi-même par la fin de la nouvelle qui est exactement celle-là : « Il ne revint jamais. »

FdC : C’est du « Cut » très sec !

P. Chéreau : C’est sidérant. C’est la dernière ligne et il n’y a rien d’autre après… Je trouve l’écriture de Conrad incroyablement cinématographique. Ce n’est pas un hasard s’il y a eu, je crois, 28 adaptations de ses nouvelles, un peu de tous temps depuis les débuts du cinéma. La progression qu’il fait dans une nouvelle comme celle-là est inouïe, le suspense est insoutenable et la fin est totalement surprenante.

FdC : Les acteurs ont lu la nouvelle ?

P. Chéreau : Pascal [Greggory], oui. En revanche, j’avais interdit à Isabelle [Huppert] de la lire avant. Je ne crois pas qu’elle l’ait fait depuis. Cela ne lui apprendrait rien de plus, d’ailleurs, car son personnage a été créé de toutes pièces pour elle. Ce n’est plus le même personnage. Lui non plus, d’ailleurs, n’est plus tout à fait le même. Il y a de grandes variantes. Dans la nouvelle, il n’y a pas de réception, pas de dîner. On a fait un travail très autonome. Il nous a fallu inventer le couple, parce qu’on ne le connaissait pas. Il nous fallait le montrer avant le cataclysme…