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Entretien avec Arnaud & Jean-Marie Larrieu À propos de Peindre ou faire l'amour

Peindre ou faire l’amour : plus qu’un choix à méditer, le titre du dernier film des Frères Larrieu est une invitation : à des possibles, à des rencontres, à des découvertes. Il s’agit donc simplement d’alternatives, pas forcément exclusives d’ailleurs : c’est juste une question de désir… Les deux réalisateurs semblent justement fonctionner comme cela : sous des airs de nonchalance sympathique, ils voguent sur le cinéma français en évoluant au gré des possibles (sujets, interprètes, lieux…). L’entretien terminé, ils nous avouent qu’ils ont toujours un peu de mal avec ce type d’exercice qui réclame de formuler des intentions, quand leur cinéma est avant tout intuitif. L’alternative, chez eux, c’est juste une question de plaisir…

Fiches du Cinéma : Vous voici à la veille de la sortie d’un film important pour vous, sélectionné et remarqué à Cannes, bénéficiant d’un casting prestigieux. Pas trop de pression ?

Arnaud & Jean-Marie Larrieu : Au contraire, c’est l’inverse ! On découvre le plaisir d’être entouré par des acteurs exposés. C’est eux qui sont à l’image, pas nous. À Cannes, par exemple, nous n’avons ressenti aucune pression par rapport à la montée des marches, à la presse, etc. Et même vis-à-vis du sujet, on s’est senti protégé par les acteurs. On ne nous a pas demandé pourquoi nous avions écrit cette histoire, c’est à eux qu’on posait la question : “Pourquoi jouer dans cette histoire ?”.

FdC : Alors, justement, pourquoi cette histoire ?!

A. & JM. Larrieu : Le sujet, on en parle maintenant que le film est fini, mais il n’a jamais été essentiel. Pour parler clairement, si on avait voulu traiter de l’échangisme chez les cinquantenaires, on ne s’y serait pas pris comme ça. On aurait commencé dans l’autre sens, en prenant un couple échangiste, et voilà. Mais ce qui nous intéressait, au contraire, c’était l’âge, la rencontre, le possible, le désir. William et Madeleine (D. Auteuil et S. Azéma) se retrouvent à la cinquantaine comme des adolescents, c’est-à-dire face à un grand vide. Et, par ennui, par inoccupation, petit à petit, le désir se développe… Ce n’est pas un film sur l’échangisme mais sur la naissance progressive de ce désir.

FdC : Il y a, dans votre façon d’aborder ce sujet, un refus du sordide qui est finalement assez rare. Diriez-vous que c’est ce qui vous caractérise ?

A. & JM. Larrieu : Pourquoi faudrait-il que ce soit sordide ? Il y a une telle complaisance dans la noirceur… Disons qu’il existe un cinéma de la dénonciation et un cinéma de l’annonciation. Nous, nous préfèrons la seconde catégorie : annoncer des vies meilleures, essayer de trouver ce qui peut naître, ce qui peut s’amorcer…

FdC : C’est le fait d’être originaires de Lourdes ? !

A. & JM. Larrieu : Peut-être ! Sans rire, Lourdes n’est pas une si mauvaise métaphore. Prenez la grotte : on peut penser ce que l’on veut de tout ce qui l’entoure (la religion, les boutiques, etc.), mais quand on se retrouve dans cet endroit, il se passe indéniablement quelque chose de fort, d’impressionnant. Il y a une sensation, et nous, en tant que réalisateurs, on préfère s’arrêter là. S’attacher à cette sensation plutôt que de chercher à dénoncer la manigance, le mercantilisme. Avec Peindre…, c’est pareil. Plutôt que de traiter l’adultère, on a préféré suggérer qu’à un moment, un autre type de relation pouvait être possible. On a préféré inventer du possible. Il ne s’agit pas non plus d’être optimiste (nous détestons ça autant que la noirceur). Peindre… est plus noir qu’il n’y paraît. C’est un film de crépuscule. L’ombre gagne, le soir tombe, l’âge arrive…

FdC : Vous jouez avec cette frontière entre une liberté un peu naïve et un danger ombrageux. On s’attend à tout moment à ce que ça tourne mal…

A. & JM. Larrieu : Ça, on en a joué dès l’écriture. Le film repose sur un suspens étudié : il y a une rencontre, elle progresse… Que s’est-il passé ? Que va-t-il arriver ? À chaque moment, le couple William/Madeleine doit interpréter des signes, des choses qui se passent. Et on est avec eux, on observe comment ils passent d’un état à l’autre. On les suit pas à pas. Il n’y a pas de récit qui domine les personnages ou les acteurs. C’est là que réside tout le plaisir du film, dans ce suspens de l’instant, ce suspens météorologique. Mais c’est aussi ce qui peut décontenancer certains spectateurs, parce qu’ils s’attendent à ce qu’il y ait un programme pré-établi.

FdC : Vous disiez cependant que ce suspens était prévu à l’écriture…

A. & JM. Larrieu : Evidemment, tout est très écrit. C’est délicat à expliquer, mais une fois établi, le scénario doit s’effacer devant les personnages, les acteurs, les paysages… On ne voulait pas tomber dans la manipulation. Les événements n’arrivent pas à cause du récit, mais des personnages eux-mêmes. C’est là que les acteurs font un excellent boulot : ils tiennent le truc, voient le côté noir, et puis ils se rattrapent.

FdC : Dans cette logique, le rôle d’Adam est déterminant. Comment le choix de Sergi Lopez s’est-il fait ?

A. & JM. Larrieu : On y a pensé très tôt. Mais il y avait aussi les “pistes internationales” : Jeremy Irons ou John Malkovitch, des acteurs qui véhiculent les mêmes possibilités de paranoïa. Mais comme Adam est un aveugle, ancien historien de l’art, on s’est dit qu’il fallait peut-être quelqu’un de plus naturel, de plus sobre. Sergi Lopez a ce côté très sympathique et en même temps, à cause d’Harry un ami qui vous veut du bien, les spectateurs sont prêts à se dire : “Oulala, il va se passer quelque chose !”. C’est le même processus dans la tête de William et Madeleine : à certains moments ils se font peur, ils pensent avoir été manipulés ; à d’autres, ils se disent que tout va bien, qu’ils ont tout inventé.

FdC : Face à lui, il y a Sabine Azéma et Daniel Auteuil. Pensiez-vous à eux quand vous avez écrit le scénario ?

A. & JM. Larrieu : Pas au moment de l’écriture. Nous avons pensé, par exemple, au couple Catherine Deneuve-André Dussollier. Puis notre choix s’est arrêté sur Sabine Azéma et Daniel Auteuil, en sachant qu’en fait les couples se croisaient : Catherine Deneuve et Daniel Auteuil ont déjà été frère et soeur, et Sabine Azéma a beaucoup joué avec André Dussollier, qu’elle appelle son “frère”. En définitive, nous avions donc quatre acteurs !

FdC : Comment les avez-vous convaincus ?

A. & JM. Larrieu : Sabine a été la première à accepter. Nous lui avons envoyé le scénario et trois jours après elle nous donnait son accord ! Elle avait vraiment envie de jouer le désir, d’explorer la sensualité, pas simplement comme dans les comédies où elle est toujours utilisée en virtuose. Ensuite, nous avons rencontré Daniel Auteuil, qui avait très envie de jouer pour la première fois avec Sabine Azéma. Nous avons parlé pendant une heure du personnage, de son âge, mais pas du “sujet”. En fait, il n’en a jamais été question avec les comédiens. Une fois de plus, le film ne se réduit pas à son sujet. Daniel Auteuil connaissait Un homme, un vrai et il avait vu que les acteurs s’y ébattaient avec plaisir, il était donc en confiance…

FdC : L’étiez-vous également ?

A. & JM. Larrieu : On était un peu inquiet au début, car on ne les connaissait pas et il n’y avait eu aucune répétition. Sabine et Daniel se lancent directement dans les prises. Il y a un côté très professionnel, ce sont de “vrais acteurs”, très humbles, au service du metteur en scène. Il fallait donc prévoir les choses et en même temps être capable de les bouger en fonction de ce qui se passerait. Daniel est arrivé le deuxième jour, pour la séquence où ils visitent et achètent la maison. Là, on a été tout à fait rassuré. Et puis, les comédiens ont tout de suite “senti” le film. Pour cela, ils ont plus d’expériences que nous : ils savent vite quand un film “fonctionne”.

FdC : Réunir ces quatre têtes d’affiche dans votre film marque un tournant ?

A. & JM. Larrieu : En fait, nous sommes à un point de rencontre entre comédiens et réalisateurs. Nous, nous avons besoin d’eux car ce sont des acteurs qui ont beaucoup d’expérience. Et à l’inverse, eux sont contents d’avoir des propositions nouvelles. Ils tournent peut-être en rond. Cette rencontre entre les générations est importante, car elle créé du désir. D’ailleurs, les comédiens n’ont pas été payés à leur tarif habituel. Chacun fait des concessions.

FdC : Le financement devait pourtant être plus simple, non ?

A. & JM. Larrieu : Pas du tout : le budget est le même que pour Un homme, un vrai. Aujourd’hui, on est obligé de passer par les chaînes de télévision pour le financement. Avant on parlait de producteurs, on parle maintenant de financiers. Là, notre producteur, le genre de producteur-auteur que l’on a (Philippe Martin, des Films Pelléas), fait ce qu’il peut avec les chaînes. Mais la question est simple : prime time ou pas prime time ? Peindre… étant un film pour la tranche de 22h, nous n’avons eu qu’un budget réduit. Nous avons quand même eu le soutien de France 2 et de Canal+, mais il y a un effet pervers car les financiers savent que le film se fera de toute façon ; bon an mal an, les équipes sont moins payées, les semaines sont réduites…

FdC : Vous sentez que vous occupez une place privilégiée ?

A. & JM. Larrieu : En fait le budget moyen du cinéma français oscille entre 4 et 5 millions d’euros. Mais ces films n’existent pas : soit ce sont des films à gros budgets, surpayés et suréclairés, soit ce sont des petits films à 2 ou 3 millions d’euros maximum. Or, c’est justement dans la moyenne que se cherche la rencontre entre auteurs et acteurs… Soyons francs, nous n’avons pas envie de laisser cette place à des incompétents. Donc, ce sont vraiment des questions qui se posent : réussir à avoir à la fois des scénarios, des sujets et des comédiens qui font qu’il y a des financements ; et éviter de faire une espèce de super téléfilm, prêt-à-consommer après le journal de 20h…

FdC : Des bons films avec des bons scénarios et des bons acteurs, il y en a quand même ?

A. & JM. Larrieu : Bien sûr ! Nous nous sentons proches, par exemple, de Denis Podalydès, Dominique Moll ou Laurent Cantet. Leur cinéma est différent, mais nous jouons le même jeu…

FdC : Avez-vous déjà un prochain projet en tête ou en cours ?

A. & JM. Larrieu : Il y a plusieurs films que nous voudrions faire depuis longtemps… Tout dépendra du moment. Ce pourrait être un film policier, un film à l’étranger sur le voyage ou un grand film sur la montagne… Et pourquoi pas un mélange de tous ces films ! Plus sérieusement, on dit que l’on fait des films les uns contre les autres, et ce n’est pas totalement faux. En réaction au huis clos de Peindre…, il est évident que nous avons envie de reprendre un peu d’ampleur…

Propos recueillis par Cyrille LATOUR & Chloé ROLLAND