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Entretien avec Vincent Lindon À propos de La Moustache

Fiches du Cinéma : Y a-t-il une difficulté particulière à interpréter un personnage qui a déjà existé dans l’imaginaire des spectateurs (au travers du roman initial) ?

Vincent Lindon : Pas du tout. Pour moi, ça ne change absolument rien. J’ai reçu un scénario, j’ai adoré le personnage et j’ai eu envie d’être lui ! Pour le reste, c’est vrai que c’est agréable de savoir que le livre a été un “best seller”, que presque toute une génération l’a lu… Les gens qui avaient 20 ans en 1983, en pleine crise du pétrole, quelques années après l’arrivée de Mitterrand… Je suis très sensible à cette dimension de “cultes”. Il y a eu des BD cultes, des musiques cultes (à une époque on a pu adorer Vangelis !)… Et ce qui m’intéresse tout particulièrement, c’est que ce film va aussi être vu par d’autres générations qui, aujourd’hui, ne savent pas ce qu’il a pu représenter.

Fiches du Cinéma : Vous aimez cette dimension de patrimoine collectif générationnel ?

Vincent Lindon : C’est pas ce qui m’a fait faire le film ! Mais j’adore ça… C’est exactement comme si  » Pif Gadget  » redevenait ce qu’il était autrefois et que des mômes de 10 ans se mettent à vouloir m’en parler ! Je n’aurais qu’une envie, de leur dire : “Excuse-moi, mais ne m’explique pas ce que c’est que  » Pif Gadget  » ! J’avais des piffies dans mon aquarium, moi ! Alors, tu ne vas pas m’expliquer ce que c’est que  » Pif Gadget  » !” J’ai eu ça avec le skateboard, par exemple. J’ai été un des premiers à faire du skateboard au Trocadéro en 1969. Les jeunes d’aujourd’hui ne savent pas que ça existait en 1969, ils ne peuvent pas imaginer qu’il y a eu une folie du skateboard en 69 ! On s’accrochait aux pare-chocs des voitures et tout…Et donc, aujourd’hui, régulièrement, quand je vois des jeunes avec un skate, je leur dis : “Tu peux me prêter ton skate ?” Ils me regardent en ricanant, en se disant : “Il va se casser le dos !”. Mais moi, je monte et descends les trottoirs. Les mecs sont sciés ! À chaque fois ça marche… Tu crois toujours inventer les choses… Et je ne leur parle pas des skates de l’époque ! On appelait ça des “kamikazes”. Avec des roues rouges, des roulements à billes. À Noël, on allait chez Tullemer acheter des roulements à billes à 150 francs qu’on revissait nous-mêmes…

Fiches du Cinéma : Et les Mistrals gagnants…

Vincent Lindon : Et les Mistrals gagnants ! Exactement !

Fiches du Cinéma : Nostalgique, Vincent Lindon ?

Vincent Lindon : Non. C’est vous qui m’amenez sur ce terrain…

Fiches du Cinéma : Ah, quand même ! Vous vous enflammez totalement…

Vincent Lindon : Parce que tout ça me plaît. Mais je ne suis pas nostalgique !… Enfin si, je le suis un peu quand même ! Mais c’est bien d’être un peu nostalgique : ça veut dire qu’on a aimé le temps passé. Qu’on aime sa vie : qu’on l’aime aujourd’hui et qu’on l’aimait aussi avant…

Fiches du Cinéma : Pour en revenir à La Moustache, le scénario devait être particulièrement bien écrit ?

Vincent Lindon : Emmanuel Carrère est un homme que j’admire. J’ai vu La Classe de neige, mis en scène par Claude Miller. Quel sujet ! Puis, ensuite, L’Adversaire et La Moustache

Fiches du Cinéma : Vous aviez vu Retour à Kotelnitch ?

Vincent Lindon : Ah oui, bien sûr ! Ces quatre projets ont vraiment un point commun, profondément ancré dans l’écriture de Carrère : la recherche d’identité. C’est une chose extrêmement contemporaine. De plus en plus d’œuvres (littéraires ou cinématographiques) tournent autour de la folie, de l’identité, de la recherche du père, de la mère, du frère, de soi, de la psychanalyse. Toutes choses qui m’intéressent profondément. Ce personnage se révolte parce qu’on ne remarque pas quelque chose qu’il a fait. Après, il tombe dans une névrose et pense qu’il y a un complot autour de lui. Puis, petit à petit, il se met à avoir peur, à penser que les gens en face de lui sont des fous. Puis, tout doucement, il en vient à se dire que c’est peut-être lui qui est fou ! Et, après, on en vient à se dire “Mais, enfin, est-ce que tout ça a vraiment existé ? Est-ce que tout ça n’est pas simplement un rêve d’une heure et demie dans sa tête ?” Une tête d’épingle qui devient énorme ! Parfois, dans la vie, c’est une toute petite chose de rien du tout que l’on avait sous-estimée qui tout d’un coup chamboule tout. Un petit mensonge de rien du tout, par exemple. Mais on s’y accroche bêtement, on s’acharne, et il entraîne d’en faire un autre, plus gros celui-là, et on se retrouve dans un imbroglio… “Qu’est-ce que j’aimerais revenir en arrière… Qu’est-ce qui m’a pris ? Mais pourquoi j’ai dit ça ?” Et il est trop tard. On est prisonnier. J’ai trouvé ça formidable. Ça m’a embarqué…

Fiches du Cinéma : Vous avez des clefs qu’on n’a pas ?

Vincent Lindon : Non.

Fiches du Cinéma : Et Carrère, lui non plus, ne s’est pas autorisé à se donner des clefs ?

Vincent Lindon : Non. Il n’en a pas non plus ! D’ailleurs, la gestation du roman est assez extraordinaire. Il l’a écrit à Hong-Kong en 15 jours. Tous les jours, il écrivait (au petit bonheur la chance) des choses qui arrivaient à ce personnage. Et pourtant, ce n’est absolument pas bordelique, au contraire, c’est très construit !

Fiches du Cinéma : Au fond, cela s’apparentait un peu à un parcours intérieur introspectif de l’auteur qu’il cracherait sur le papier ?

Vincent Lindon : Exactement. Et, à l’arrivée, c’est un drôle de film ! Pointu, intelligent, exigent, introspectif… Mais, il y a, en même temps, deux ou trois choses incroyablement commerciales, presque “people” ! Par exemple, l’énoncé de base intrigue beaucoup…

Fiches du Cinéma : La curiosité dépasse la dimension purement cinéphilique pour entrer dans une dimension sociologique et humaine…

Vincent Lindon : Je crois.

Fiches du Cinéma : Ce thème de l’identité, de la reconnaissance individuelle hante, semble-t-il, de plus en plus les auteurs et Carrère en premier lieu. Vous y voyez un rapport avec une déshumanisation de notre société ? Avec une formatisation ambiante qui effraie ?

Vincent Lindon : Ah oui ! C’est génial, vous venez exactement de dire ce que j’allais vous répondre ! (rires)

Fiches du Cinéma : Bon, ben, je vais reformuler ma question. Sans la réponse !

Vincent Lindon : Y’a plus simple ! Vous n’avez qu’à noter que c’est moi qui ai dit tout ça !…

Fiches du Cinéma : Et à propos d’identité ! De part sa position particulière dans la société, l’acteur n’est-il pas plus en quête de sa propre identité ? “Qui suis-je vraiment au-delà de l’image qu’on se fait de moi ?”

Vincent Lindon : Je n’ai pas du tout ce problème ou cette angoisse… Pas du tout, du tout, du tout… À cette phrase régulière : “Il t ‘aime parce que tu es Vincent Lindon”, je me réponds en mon fort intérieur : “Ça tombe bien ! Parce que je suis Vincent Lindon !” Je crois que c’est effectivement différent si on est “fils de”, que l’on hérite de quelque chose sans avoir rien fait de spécial… Mais me dire qu’on m’aime parce que j’ai du succès me va très bien ! Ça fait clairement partie de moi ! Et je commence à savoir qui je suis, ce que vaux, où je vais…

Fiches du Cinéma : Est-ce que le Vincent Lindon d’aujourd’hui est celui que le Vincent Lindon qui avait 20 ans dans les années 80 voulait devenir ?

Vincent Lindon : Déjà, à 20 ans on ne sait pas exactement ce qu’on veut devenir…

Fiches du Cinéma : Vous, vous aviez un appétit fou de dévorer la vie…

Vincent Lindon : C’est pas parce qu’on a de l’appétit qu’on sait ce qu’on veut. C’est pas parce qu’on veut tout bouffer et qu’on a faim qu’on sait ce qu’on aime manger. On mange. On gloutonne. Et c’est pas parce que, tout à coup, on a trouvé des choses qui nous conviennent et une bouffe qui nous plaît qu’on va se souvenir de ce que l’on voulait 20 ans avant ! Je n’ai pas la moindre idée de ce que je voulais il y a 20 ans. Ce dont je me souviens c’est que j’avais envie de perfection, de bien faire. Je voulais réussir dans le domaine dans lequel je me lançais… Mais, à 20 ans, je n’avais pas une envie folle de faire du cinéma, par exemple.

Fiches du Cinéma : Le fait de porter totalement le film quasiment sur ses seules épaules (vous êtes presque de tous les plans), c’est un enjeu spécial pour vous ? C’est particulièrement excitant ?

Vincent Lindon : C’est particulièrement fatigant, surtout ! Sitôt le “Coupez !”, il faut se préparer pour le plan suivant… Jamais une minute de break. C’est très excitant, parce qu’il y a tout à faire. Parce que ça fout les jetons : ce qui fait peur est excitant par essence. Parce que les questions qu’on se pose (“Est-ce que je ne vais pas lasser tout le monde ? Vais-je tenir ce rôle jusqu’au bout ?”), c’est très excitant quand on y arrive. Parce qu’on vous confie une mission, on vous fait confiance et qu’il faut être à la hauteur de cette confiance… C’est un régal ! Avec un tel rôle, vous êtes sur le tournage toute la journée, et donc il se crée des liens intenses avec chacun, des amitiés… Alors qu’autrement, il faut venir, tout déballer et remballer presque aussitôt. C’est comme les valises quand on part en week-end ! On ne sait jamais si on doit vider le sac et mettre les affaires dans l’armoire de l’hôtel. Alors, on ne sort pas tout. Et en rangeant le sac, à la fin, on s’aperçoit qu’on a oublié des choses, qu’on n’a pas utilisé tout ce à quoi on avait pensé ! C’est pareil sur un tournage : je préfère être là tout le temps ! Arriver à la cantoche et entendre au bout de quelques jours : “Je t’ai fait ta petite salade comme tu voulais avec une petite huile. Et derrière, je t’ai fait une escalope (comme d’habitude, sans gras) avec des brocolis vapeur !”. Tous ces petits trucs ! Et pouvoir laisser traîner ses trucs dans la caravane ! C’est aussi ça la vie, ce n’est pas que les textes ! Se sentir un peu chez soi…

Fiches du Cinéma : Pourquoi a-t-on toujours la sensation avec vous de ne pas avoir affaire à un acteur qui vit sur les plateaux de cinéma, mais à un type qui a bien les pieds sur terre ?… Ce qui ressort d’ailleurs de vos personnages que l’on qualifie souvent de terriens.

Vincent Lindon : J’en sais rien. J’avoue que quand on me compare à Gabin ou Ventura, ça m’enchante… Mais il y a un tel snobisme dans les milieux artistiques qui amène des découvertes tellement convenues. Par exemple, on a découvert dans Fred que j’avais du poids et les pieds dans le sol ! Mais je ne les ai pas eu tout d’un coup. Je les avais avant et on ne les voyait pas !… De même, c’est énervant de ne pas se rendre que ce que fait Jean Rochefort dansUn éléphant ça trompe énormément relève du génie de l’acteur. Et que c’est autrement plus compliqué que ces rôles intenses où on en chie sous la pluie avec trois poils de barbe ! Je l’ai dit au moment de Fred : “On me trouve tout à coup du talent parce que je me suis laissé pousser les pattes et que j’ai grossi. Je suis reconnu comme acteur grâce à mon poids et à mon système pileux !” J’adore ce film, mais on m’y a découvert des qualités incroyables alors qu’on m’ignorait dans d’autres films avant… Mais c’est pareil dans la musique : t’arrive un peu déchiqueté sur scène, on te trouve tout de suite un talent génial !

Fiches du Cinéma : Vous qui passez d’un registre à l’autre, du cinéma d’auteur à un cinéma plus populaire, vous devez être énervé par ce besoin que nous avons tous de mettre les artistes dans des cases ?

Vincent Lindon : Je suis en train de changer. Je crois que je me fous un peu de tout ça… J’aime toucher à tous les genres. Passer d’un film de Claire Denis ou Benoît Jacquot à un film de Coline Serreau ou Chatiliez. De Ma petite entreprise à Fred. Mais je n’ai pas envie de me battre pour dire que j’ai eu plus de boulot pour La Crise que pour Fred

Fiches du Cinéma : Et ce que la critique dit de vous, ça vous convient ?

Vincent Lindon : En général elle est très gentille. Je n’ai pas souvenir d’une critique qui s’acharnait personnellement contre moi. La Confiance règne d’Étienne Chatiliez a été traîné dans la boue au-delà du concevable. Ils ont du prendre conscience que trop de monde l’aimait, alors il fallait réagir. Et que ça se voie ! J’ai été triste, parce que j’ai adoré Étienne, adoré faire ce film et que j’aurais aimé qu’il séduise le plus grand nombre… Mais, au fond, ça ne m’affecte pas plus que ça… Tant pis. Je crois que, hormis sur les tournages, je fais de mieux en mieux quelque chose que j’aime de moins en moins. Un métier dont j’aime de moins en moins les tenants et les aboutissants. Acteur, c’est juste acteur. Rien de plus…

Fiches du Cinéma : Vous êtes cinéphile ?

Vincent Lindon : J’avoue voir surtout des DVD. Je n’en ai pas des milliards. Je dois en avoir 400, pas plus. Je ne suis pas Alain Berberian, par exemple (c’est un malade dangereux !). Il doit tourner à deux-trois films/jour. Ou Jean-Claude Brisseau. Des zinzins ! Je vois quand même pas mal de trucs et, surtout, je revois des trucs plein de fois. Comme pour la musique, y’en a que je remets à zéro, que j’enchaîne. Des Duvivier, des Renoir, des Carné Vincent, François, Paul et les autres ou César et Rosalie, par exemple. Adieu Poulet,Une étrange affaire, Le Dernier métro. Il ne passe pas une année où je ne les revois pas.

Fiches du Cinéma : Et un film avec Vincent Lindon ?

Vincent Lindon : Alors là, je peux le jurer sur ce que j’ai de plus cher au monde. L’idée ne me passe même pas par la tête. Il n’y a pas un seul cas. J’ai déjà du mal à les voir une fois. C’est très douloureux et je n’ai rien à y gagner. Si j’aime, c’est frustrant, parce que terminé. Et si je n’aime pas, ça me fout un blues terrible… Ah non, pitié !