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À propos de Suzanne Flon Suzanne Flon (1918 - 2005)

Saine colère (très policée, comme à l’accoutumée, mais colère) de Philippe Meyer dans son émission dominicale du 19 juin sur France-Culture, face à la désinvolture avec laquelle les médias audio et visuels ont « traité », comme ils disent, la disparition (le 15 juin) de l’une de nos plus grandes comédiennes. Un nom, une image, un ou deux adjectifs convenus, aucune mise en perspective, et on passe à autre chose. C’est le plus souvent ça maintenant, l’information… Pas un film en hommage : si M6 diffusa peu après (en milieu de nuit !), le très bon Mille millièmes de Rémi Waterhouse (2002) où Suzanne Flon campe une adorable et inconsciente vieille dame qui fait sauter (au sens propre) la baraque, ce ne fut que hasard. Pas une pièce, non plus, alors que S. Flon régna sur les planches pendant près de soixante ans. Je me souviens l’avoir vue jadis, dans l’un des rôles les plus forts qu’elle créa, « Alarica » du  » Mal Court  » d’Audiberti, aux côtés de Philippe Noiret, dans une remarquable adaptation télévisuelle. Ça doit bien se retrouver quelque part à l’I.N.A., non ? Et ces superbes téléfilms, La Vérité de Madame Langlois de Claude Santelli, Le Curé de Tours de Gabriel Axel avec Carmet et Bouquet, invisibles ?

Suzanne Flon fut avant tout une très grande dame du théâtre. Elle travaillait comme interprète dans un grand magasin lorsqu’elle y rencontra Edith Piaf qui la prit comme secrétaire en 1939 puis la fit débuter comme présentatrice de music-hall à l’A.B.C. et à Bobino : la carrière de la gamine du Kremlin-Bicêtre qui révait, dès son adolescence, de faire du théâtre allait alors démarrer : ce fut en 1943 avec Le Survivant , pièce bien oubliée de J.F. Noël, mais surtout, fin 1946,  » Roméo et Jeannette  » d’Anouilh à l’Atelier mis en scène par André Barsacq, aux côtés de Maria Casares, Jean Vilar et Michel Bouquet (déjà), premier succès. Le premier triomphe, ce sera  » Le Mal Court  » sus-nommé, monté par Georges Vitaly au La Bruyère en 1947, l’année, aussi, de son premier film (qui a vu Capitaine Blomet d’Andrée Feix ?). Dès lors, s’imposèrent son physique fragile, son regard parfois apeuré et toujours étrangement vif, sa voix et sa diction si particulières, uniques, que les années ne changèrent d’ailleurs presque pas. La liste de ses films permet, en creux, de constater combien furent nombreux et durables ses succès au théâtre. Pas un film de 1955 à 1960, du triomphe qu’elle obtint en incarnant  » L’Alouette « , la Jeanne d’Arc peu orthodoxe d’Anouilh, aux côtés de M. Bouquet (encore), jusqu’au rendez-vous manqué avec Vilar, le TNP et Gérard Philipe en 1959 : elle avait tout pour être une remarquable Camille dans  » On ne badine pas avec l’amour « , hélas, la mise en scène était de René Clair… Les années 80 furent surtout celles des jolies pièces que son amie Loleh Bellon lui mitonna. Et on annonçait sa rentrée à l’automne dans  » Savannah Bay  » de Marguerite Duras. Elle avait souvent regretté de n’avoir jamais joué Marivaux : je regrette quant à moi que personne n’ait songé à elle pour la Winnie d’ » Oh ! Les beaux jours !  » de Beckett.

Comme beaucoup de grands comédiens de sa génération, celle des Casares, des Montero, des Vilar, des Gérard Philipe, des Bouquet…, le cinéma passait, pour Suzanne Flon, après la scène. Sa filmographie, certes très inégale (vous la trouverez, complète, dans le prochain Annuel ), comporte cependant de fort beaux moments. Ces dernières années furent riches : dans la foulée de son extraordinaire prestation en « Sono cassée » dans L’Été meurtrier de Jean Becker (1982), elle aligna les personnages de vieille dame le plus souvent rassurante et rayonnante, parfois aussi dissimulant de secrètes blessures derrière un sourire aussi doux que mélancolique, chez Jessua (En toute innocence, 1988), G. Wilson (La Vouivre, 1989), Chabrol (La Fleur du mal, 2003 ; La Demoiselle d’honneur, 2004) et toujours Jean Becker. Que le film soit excellent ou raté, on ne la vit jamais ne serait-ce que banale. Mais cette prolifique « fin de carrière » ne doit pas occulter de plus anciennes prestations. Les fréquentes rediffusions duSinge en hiver l’ont immortalisée en épouse faussement effacée de Gabin (H. Verneuil, 1962). Et on ne peut l’oublier chez Orson Welles, étrange « baronne Nagel » de Monsieur Arkadin(1955) ou, encore plus étrange, dans Le Procès (1962), Losey (Monsieur Klein, 1976) ou J. Huston, dont -soyons un peu « people »- elle partagea un court temps la vie (Moulin Rouge, 1952 : certes pas ce qu’il fit de mieux !). On ne pouvait que l’aimer, on ne peut pas l’oublier, Suzanne Flon…