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Un état des lieux de l’année 2002 (1/2) Frictions, extensions

Épisode 2

D’une année sur l’autre, c’est la même histoire qui continue. Les scénarios se précisent, les thèmes se développent, mais ce sont toujours globalement les mêmes thèmes et les mêmes scénarios. L’action suit son cours, avec parfois des ruptures de rythmes. 2002 aura ainsi pu faire figure d’épisode de transition, pas nécessairement palpitant, mais pourtant décisif. Car des virages amorcés de longue date, s’y sont vu confirmés et même dépassés. On a par exemple pu voir le principe des films-franchises renforcer son imprégnation du marché, et asseoir son efficacité. Sur les huit premières places du box-office français, on trouve en effet cette année pas moins de six suites, plus l’adaptation d’une BD culte (Spider-Man) : on peut difficilement être plus éloquent. On a également assisté à de nouvelles percées dans l’exploration du support numérique, à de nouvelles variations autour du cinéma de genre, à de lointains échos de l’affaire Baise-moi, à de nouvelles étapes de mutation du système économique (engendrant de nouvelles inquiétudes), etc, etc. Sur le terrain de la création, l’année fut globalement de bonne qualité, mais laissa peu de prises aux coups de cœur et aux révélations. Beaucoup de “Maîtres” ont livré des œuvres particulièrement abouties. En revanche, peu de nouveaux se sont réellement imposés, si ce n’est dans un cinéma très confidentiel. Par contre, 2002 a permis à des auteurs déjà reconnus, mais encore discrets (comme M. Moore, N. Philibert ou E. Suleiman), d’atteindre le grand public. Par ailleurs, on put distinguer l’apparition de courants et de tendances fortes. Ils pourraient presque tous être résumés en une seule idée : la ré-appropriation du réel par le cinéma (réhabilitation du documentaire, débat sur la pornographie ou recherche formelle pure et dure). Mais surtout, à travers tout cela : le réveil d’une conscience politique quelque peu endormie.

Cinéma & société

Le seul terme de “politique“ serait sans doute un peu restrictif. Plus précisément, le cinéma s’est révélé cette année très concerné, désireux de s’impliquer dans la vie sociale, voire politique. Avec une volonté d’être témoin de certains changements, mais aussi de participer, de faire œuvre utile. À travers des ambiances très diverses, allant des expérimentations de Ten ou de Blissfully Yours, aux documentaires de Pierre Carles ou Michael Moore, en passant par le “revival burlesque” de Suleiman et Kaurismäki, les films-dossiers comme Bloody Sunday, ou encore le conte érotique de Brisseau et même la comédie légère de Klapisch, on a pu retrouver perpétuellement un propos social, une envie de susciter la réflexion, de commenter la réalité et d’inciter à y prendre part. En un mot, les films ont souvent voulu, chacun à leur manière, intervenir dans le débat public, et énoncer un point de vue : sur la condition de la femme, l’Islam, l’immigration, les médias, la censure, l’obsession sécuritaire, l’extrême-droite, la cause palestinienne, le chômage, le problème irlandais, le pouvoir, les rapports de classes, l’Europe, la mondialisation, la responsabilité civique … Bref sur un peu tout. Mais en tous les cas, sur la société telle qu’elle est, pas telle qu’elle devrait être. Aucune notion de programme ou de politique politicienne ici. Juste une réaction. Un rapport sain et direct au réel. Avec une volonté, à la fois naïve et raisonnable, d’avancer. Par ailleurs, l’engagement politique a été là tout au long de l’année pour secouer le monde du cinéma. Le festival de Cannes, qui est toujours un indicateur assez fiable des tendances du moment, a, en 2002, été ponctué de temps forts politiques, en compétition (Bowling for Columbine, Intervention divine), et partout autour [lire le cas de la “Semaine de la Critique”, p.10]. Quelques mois plus tôt, le Bloody Sunday de Paul Greengrass s’était vu décerné (ex æquo avec Le Voyage de Chihiro) l’Ours d’Or du festival de Berlin. Enfin, plus tard, le festival de Deauville, connu pour être nettement plus connservateur, mit lui aussi le politique et le social sous le feu de ses projecteurs. Avec Moore à nouveau, mais également avec le polémique Last Party 2000, et plusieurs autres films abordant des thèmes citoyens. En septembre, en Italie, Nanni Moretti prenait la tête des manifestations anti-Berlusconi. En décembre, aux États-Unis, face à des menaces de guerre contre l’Irak de plus en plus précises, un collectif d’acteurs américains (parmi lesquels Uma Thurman, Matt Damon, Samuel L. Jackson, Kim Basinger, Anjelica Huston, Tim Robbins ou Susan Sarandon) commençait à se mobiliser, en envoyant une lettre à George W. Bush pour lui demander de renoncer à la guerre. Pendant ce temps, Sean Penn se rendait carrément à Bagdad. Le 14 décembre, il rencontrait le vice-Premier ministre irakien Tarek Aziz. Quelques semaines plus tard, il devait en payer les conséquences en se voyant retirer brutalement son prochain rôle au cinéma. Un peu plus tôt, S. Penn, encore lui, s’était attelé à la délicate tâche de réaliser le volet américain du film collectif et mondial sur le 11 septembre (11’09’’01). Son film était étonnamment peu patriotique et bien loin du “politiquement correct”. Pourtant, ce furent, plus que le sien, les segments réalisés par Samira Makhmalbaf et Youssef Chahine qui motivèrent (pour des raisons plus que discutables) l’interdiction du film aux États-Unis. Les USA, affirmaient de la sorte, après le 11 septembre et en vue d’une guerre, leur volonté de resserrer les rangs à tout prix, en étouffant tout débat et toute contestation. Cette politique de repli, terriblement peu en accord avec la notion même de culture, aura eu de nombreuses conséquences. Par exemple, Abbas Kiarostami, se vit refuser son visa pour venir présenter Ten au festival de New York. Le même Ten ne put, d’autre part, pas sortir en Iran, la censure ayant exigé la suppression de 32 minutes de film. On pourrait allonger encore cette liste de petits événements qui en disent long, mais on l’aura compris : durant toute l’année, le cinéma était sur le front. Il le fut d’ailleurs y compris sur le front de sa propre défense. Notamment en France où un contexte économique et politique très perturbé devait le pousser à lutter encore, pour défendre ses intérêts.

AVIS D’ORAGE(S)

La crise Canal+

Avant toute chose, c’est la situation de Canal+ qui inquiète le plus. Car si l’année fut ouverte par le triomphe d’un film frappé au sceau du légendaire “esprit canal” (Astérix et Obélix : Mission Cléopâtre), elle fut ensuite marquée par le feuilleton que constitua la progressive dégradation de la situation de Canal+. Premier coup de semonce : en avril, Pierre Lescure, président et membre fondateur de la chaîne était démis de ses fonctions par Jean-Marie Messier, patron de Vivendi-Universal, l’actionnaire majoritaire de l’entreprise. La nouvelle suscita un électrochoc, mais, en dépit d’une forte mobilisation, aucun retour en arrière sur cette décision ne fut négociable. Et ce n’était qu’un début. Quelques semaines plus tard, Messier devait à son tour être destitué par son Conseil d’Administration. Après son éviction, la crise (éditoriale autant qu’économique) de la chaîne n’a guère connu de répit : résultats médiocres des différentes grilles d’access-prime-time de la rentrée, fermetures de services entiers, licenciements à la chaîne, dettes inquiétantes… Il en a découlé un recul (nié mais flagrant) de ses investissements (le plus souvent décisifs) dans le cinéma français [lire aussi Les Perspectives du cinéma français, ci-contre]. La situation s’est encore nettement aggravée avec l’augmentation ahurissante des coûts d’acquisition des droits du foot qui ont fini de totalement déstabiliser le plus grand financeur du cinéma français… La diffusion des matchs de Ligue 1 pour la période 2004-2007 aurait en effet été négociée par Canal+ pour un montant de 480 M d’euros (au lieu de 350 M jusqu’ici). Or, cette augmentation de 130 M d’euros est bien proche des 150 M que la chaîne débourse annuellement pour le cinéma. Difficile de penser que le cinéma s’en sorte indemne… Aussitôt, Marin Karmitz, président du BLIC (Bureau de Liaison des Industries Cinématographiques), déposait une plainte auprès des autorités françaises et européennes contre la Ligue de Football Professionnel et la Fédération Française de Football pour abus de position dominante. Le ministre de la Culture et de la Communication, Jean-Jacques Aillagon, lui-même, jugeait que les droits sportifs atteignaient des niveaux “qui ne semblent plus compatibles avec les capacités financières des entreprises audiovisuelles dans le contexte économique actuel”. Même le CSA pris position en déclarant cette hausse (de près de 40% !) trop élevée…

Crise dans tout le secteur

Crise à Canal+ donc, mais aussi à France Télévisions, avec des grèves de personnel à répétition et le refus du Premier ministre Jean-Pierre Raffarin (malgré l’avis favorable de J-J. Aillagon) d’augmenter la redevance. Côté chaînes commerciales, les choses n’allaient guère mieux du fait du net recul des recettes publicitaires. Pour compléter le tableau, la quasi-disparition des web-tv et le doute (gel complet en 2002) entourant la mise en place de la TNT (Télévision Numérique Terrestre) parachèvent de provoquer un véritable climat de crise dans tout l’audiovisuel français. Côté cinéma, Bac Films, le plus grand distributeur indépendant français, malgré de beaux succès publics et un catalogue de très haut standing, évitait la fermeture de justesse… Il subit violemment les contrecoups de ses investissements pour la constitution d’un réseau indépendant de salles. La concurrence est toujours meurtrière sur le terrain des multiplexes ! On a ainsi annoncé cette année la fermeture de l’historique salle de quartier le Brady, gérée depuis quelques années par Jean-Pierre Mocky. On a, par ailleurs, assisté à la disparition effective d’une autre salle parisienne (de légende, celle-ci) : le Kinopanorama. Deux signes extrêmement parlants des dangers qui guettent le réseau des salles indépendantes, et de la façon dont le cinéma menace, dans chacun de ses secteurs, de faire l’objet d’un monopole du plus puissant. Ainsi, en termes de distribution également, les écarts se creusent de plus en plus. La sortie du deuxième volet de Harry Potter a été l’occasion de passer la barre fatidique des 1000 copies France. Par un nouveau jeu de vases communicants, cette façon d’inonder le marché avec un produit à la rentabilité quasi-acquise aboutit encore à supprimer des écrans aux films plus fragiles. Pour ceux-là, dont la crise des télévisions menace déjà l’existence même, les chances de survie ensuite dans la jungle des sorties, sont donc encore restreintes. C’est dire si les raisons de s’inquiéter ne manquent pas.

Débat sur le porno

Si le terrain économique est, comme on vient de le voir, encombré d’inquiétants obstacles, il n’est pourtant pas le seul à menacer la liberté de circulation des idées et des images. En effet, on a pu observer en 2002, un assez frappant retour dans l’air du temps des idées de censure ou du moins de contrôle de la création. Premier secteur touché : le plus voyant, celui de la pornographie. Dès l’été, ralliant une croisade lancée par Christine Boutin et 96 parlementaires très à droite, Dominique Baudis, président du CSA, donnait en effet le coup d’envoi à une simili-chasse aux sorcières en envisageant l’interdiction de diffusion à la télévision des œuvres à caractère pornographique. Au milieu du débat houleux, John B. Root, pornographe enthousiaste, militant, et comme il l’écrit lui-même “consterné”, faisait paraître une lettre ouverte au ministre de la Culture, dans laquelle il soulignait la mauvaise foi sur laquelle se fonde la croisade anti-porno. “Plus de deux millions de téléspectateurs (36% de parts de marché) regardent le «Journal du hard» de Canal chaque mois, et l’on estime que les chaînes payantes perdraient 10% de leurs abonnés si elles ôtaient le X de leurs grilles. Pourtant, les droits de diffusion d’un film X sont payées entre 15 000 et 40 000 francs par Canal+ pour 4 diffusions. Même pas le prix d’un documentaire de 26 minutes. Essayez de produire une heure trente de fiction pour ce prix ! Dans cette économie-là, les groupes de communication gagnent de l’argent alors que les producteurs en perdent.” Puis il soulignait les risques que peuvent engendrer le fait de cacher hypocritement une production dont le public est trop large pour qu’on puisse imaginer qu’elle disparaîtra réellement, et qui n’est, par ailleurs, que le pendant logique d’une société où la sexualité est perpétuellement présente (notamment dans la publicité, la presse ou la télévision). “La question, selon lui, n’est donc pas d’interdire ou non. La question est : “quel porno veut-on voir ?”. Du “hard crade” ? Des produits bas de gamme fabriqués dans l’ombre et la déréglementation ? Ou des produits audiovisuels cohérents, joyeux, “safe-sex”, fabriqués dans le respect des acteurs et des spectateurs, mettant en scène de vrais personnages et donnant du sens à leur sujet ? La réponse est dans le regard que portent certains de nos concitoyens sur l’acte sexuel et sa représentation.” En fin de comptes, J-J. Aillagon devait se contenter d’imposer le double-cryptage à ces films. De son côté, l’Assemblée Nationale renonçait finalement à voter un amendement d’ordre fiscal taxant toute entreprise de distribution ou de production de films X à hauteur de 74,5% (taxe majorée après impôts passant de 33 à 60%). La bagarre du porno n’aura donc pas eu lieu, mais une sensation de retour de “l’ordre moral” (s’étendant jusqu’à une partie de l’intelligentsia de gauche) était nettement perceptible. Allait bientôt suivre ce qu’on a appelé “l’affaire Scream” (un adolescent poignarde une de ses camarades, puis, au moment de son arrestation, prétend avoir été influencé par le film de Wes Craven). Et enfin, au mois de novembre, la publication d’un rapport commandé par le ministre de la Culture à la philosophe Blandine Kriegel en vue d’une éventuelle réforme du contrôle des programmes télévisés. Son texte, fustigeant sans ménagement les méfaits du cinéma allait créer la polémique ! [lire Beaumarchais à la barre, p. 13]

Le Rapport Kriegel

“L’enjeu c’est : comment faire une télévision plus respectueuse de la dignité et de la fragilité des plus jeunes sans pour autant ouvrir des robinets d’eau tiède” déclarait alors le ministre. B. Kriegel suggérait, par exemple, que la protection soit totale entre 7h et 22h30, demandant “la fin des exceptions” pour la diffusion de films interdits aux moins de 12 ans dans les plages d’audience accessibles à tous (quatre de ces films sont habituellement autorisés par an, par chaîne). Le prime-time serait donc réservé à des programmes grand public aseptisés (mais, au passage, quid de la violence des séries, des émissions…?). Quelques jours plus tard, lors d’un enregistrement d’«Arrêt sur images» (France 5), la philosophe atténuait ses propos avant de quitter le plateau rageusement ! La semaine suivante, dans la même émission, Philippe Rouyer exprimait avec précision les subtilités et le sens des responsabilités (morales, citoyennes et culturelles) de la Commission de Classification des films [lire son analyse, ci-contre]. Or, parmi les autres suggestions du rapport Kriegel, figurait une refonte totale de cette commission, usant de critères “moins laxistes” et agissant dans l’exhaustivité (les films distribués en vidéos ou diffusés à la télévision étant, eux aussi, appelés à être répertoriés). La règle du vote à la majorité qualifiée pour les films interdits aux moins de 18 ans pourrait être modifiée (en une majorité simple), anéantissant sa dimension exceptionnelle. Le ministre délégué à la Famille (Christian Jacob) manifestait alors avec insistance le souhait de participer à la constitution de cette nouvelle commission… Le SFCC (Syndicat Français de la Critique de Cinéma) réagissait immédiatement, suivi par la SRF (Société des Réalisateurs de Films) qui dénonçait “une dangereuse volonté de censure” masquée par une “intention louable de protéger les mineurs”. La SRF estimait même que ces dispositions pourraient “particulièrement menacer les créateurs, en l’occurrence les réalisateurs de films”. On imagine en effet la pression terrible exercée sur les artistes (via les producteurs) : chacun sait qu’un film ne peut exister sans l’argent de la télévision, or cette dernière n’achète que ce qu’elle peut diffuser à une heure de grande écoute… CQFD. La levée de bouclier généralisée de l’ensemble de la profession a, semble-t-il, sensibilisé J-J. Aillagon au point de le voir émettre de sérieux bémols sur les conclusions du fameux rapport. Mais les enjeux de ce débat seront, sans doute, décisifs pour l’industrie du 7e art français.

Vu à la télé

Au carrefour de toutes ces menaces, qu’elles soient économiques ou politiques, on retrouve la télévision. Il semble que ce soit perpétuellement à travers elle que la pression s’exerce. L’importance de son implication dans l’économie du cinéma, fait que celui-ci se retrouve à ressentir, comme un jumeau, tout ce qui touche l’autre. Ainsi, il subit par répercussion les crises qui agitent le monde de la télé (la chute de J2M, l’augmentation des droits du foot), et se retrouve dans l’obligation de se conformer aux mêmes devoirs et aux mêmes responsabilités que sa “partenaire” (débat sur la pornographie et la violence). Au sein de ce rapport complexe, une nouvelle donne est encore apparue : l’évolution des fictions télévisées. [lire Petit écran deviendrait-il trop grand ?, ci-contre] C’est par les acteurs, et les transferts de stars, que l’attention a été particulièrement attirée sur le phénomène. Jadis, la télé était pour les acteurs de cinéma, ce que le cinéma avait auparavant été pour les acteurs de théâtre : une discipline alimentaire dépourvue de noblesse. Aujourd’hui, plus personne n’a honte de travailler pour la télé, au contraire. Des acteurs de tout premier plan la fréquentent même de façon régulière. Ainsi, pour G. Depardieu, la traversée des grands rôles, entamée au cinéma (Danton, Cyrano) se poursuit aujourd’hui à la télévision (Jean Valjean, Monte-Cristo). D’autres acteurs, sous-exploités par le cinéma (A. Duperey, B. Le Coq, P. Arditi, B. Fossey, R. Hanin, C. Brasseur) ou plus ou moins grillés dans la profession (R. Bohringer, F. Huster) ont trouvé à la télé une alternative pour (parallèlement au théâtre le plus souvent) poursuivre leur carrière et trouver des rôles plus proches de leurs attentes. Le phénomène a été entériné début 2002 par les arrivées successives sur le petit écran des deux monstres les plus sacrés de l’ancienne école : J-P. Belmondo et A. Delon. Au moment de la diffusion de son «Fabio Montale», ce dernier déclarait au «Film Français» : “la télévision est l’art majeur du XXIe siècle, le cinéma français est devenu trop confidentiel”. Or plus le téléfilm cesse d’être un sous-genre pour devenir un genre à part entière, suivi par le public, plus le rapport de force entre télévision et cinéma se déséquilibre. L’un ayant, a priori, les moyens de survivre en se repliant sur lui-même quand l’autre, toujours a priori, semble en être incapable. Cependant, l’arrivée des technologies numériques dans l’univers du cinéma a déjà commencé à modifier la donne, et pourrait bien aller encore beaucoup plus loin.

NUMÉRIQUE

L’extension du domaine

Depuis trois ans, la vidéo numérique n’a cessé de rallier à sa cause des artistes séduits par l’énorme souplesse technique et financière qu’elle propose. Elle est, à présent, totalement sortie du ghetto expérimental (L’Auberge espagnole, un des plus gros succès français de l’année, est, par exemple, filmé en DV). Mais aujourd’hui, le phénomène se développe au-delà du secteur de la production. La projection numérique ou la diffusion informatique suscitent ainsi des perspectives d’élaboration d’un système économique complet, parallèlement au réseau classique.

Projection

Un des temps forts du dernier Festival de Cannes fut la projection en numérique, via un projecteur DLP (Digital Light Processing, le must dans le domaine de la vidéo-projection), du Star Wars Épisode 2 de George Lucas. De cette façon, une technique jusque-là encore expérimentale, entrait en quelque sorte dans l’âge de l’officialité. Fervent apôtre des nouvelles technologies depuis des années, Lucas a réalisé avec Épisode 2, une démonstration en grandeur nature (et plus encore) de la faisabilité et du potentiel du “tout numérique”, qu’il appelle de ses vœux. L’Attaque des clones a en effet été tourné, monté et donc (au moins une fois) projeté en numérique. Toutefois, ce type de projection ne semble pas devoir s’installer tout de suite dans les mœurs cinéphiliques. En effet, les exploitants se montrent encore réticents : l’équipement numérique représente un investissement important, et ne leur paraît pas pouvoir garantir des bénéfices suffisants pour justifier son acquisition. La qualité de projection, bien qu’elle ait atteint le niveau de la projection ordinaire, ne la surpasse pas nettement. De plus le développement du numérique favorise essentiellement les distributeurs (qui s’épargneraient les frais de tirage de copie, et pourraient jongler plus facilement entre leurs divers supports de diffusion), avec lesquels les exploitants entretiennent un rapport de force dans lequel ils entendent bien conserver l’avantage. Star Wars n’a donc pas propulsé la projection numérique haut de gamme, comme il l’aurait souhaité. En revanche, plusieurs salles art et essai ont déjà prévu de s’équiper d’un matériel moins sophistiqué, mais moins chers ! Car, à l’autre extrémité de l’échelle économique, la projection numérique, ouvre également des perspectives excitantes. Elle pourrait en effet permettre de supprimer l’étape onéreuse du kinescopage (transfert de l’image numérique sur pellicule), qui pesait encore lourd dans le budget des films tournés en DV. Et ainsi, en allégeant encore les budgets, elle permettrait donc de minimiser le besoin de partenaires financiers. Dès lors la quasi-indépendance économique devient un rêve potentiellement accessible.

Diffusion

Par ailleurs le numérique suppose également un accès aux films plus diversifié. Notamment le fantasme d’une diffusion du cinéma sur internet commence timidement à prendre ses marques dans la réalité. Le haut débit et les connexions illimitées ont commencé à se généraliser : le terrain semble donc enfin propice pour que le cinéma sur internet ait une chance de pouvoir exister commercialement. Les premiers projets à se mettre en place tournent autour du téléchargement de films, en développant des sites sur le principe du “home-vidéoclub”. En Amérique les majors (MGM, Warner, Universal, etc.) ont déjà commencé à se positionner sur le marché, mais moins par intérêt réel pour le principe que pour être en mesure de casser très vite la concurrence, si elle devait se développer sur ce terrain là (ce qui est déjà en partie le cas, avec la multiplication des sites de téléchargement pirates). Mais, une fois encore, si ces nouveaux supports impliquent potentiellement des enjeux économiques lourds (et donc, par extension, le système dans son ensemble), ils favorisent aussi l’émergence d’un cinéma et d’un réseau alternatifs. En l’occurrence, ce système permet d’imaginer une diffusion totalement libre, et donc l’émergence de films jusqu’à présent tenus à l’écart du système. Et si une telle hypothèse est à envisager avec précautions (elle pourrait engendrer une saturation du marché, une abondante diffusion de produits bas de gamme et une dévalorisation du vrai cinéma d’auteur), elle n’en reste pas moins séduisante. Signalons enfin qu’internet pourrait également créer une concurrence pour la télévision, ou tout du moins en devenir une extension. En effet, si le projet de la TNT a pour le moment été enterré, on parle beaucoup de la “Télé-IP“, une télévision interactive véhiculée par l’ADSL qui proposerait un bouquet de chaînes concurrent de ceux du câble.

DVD

Dernière pièce maîtresse dans le grand puzzle du numérique : le DVD. Support au succès programmé, prévu pour remplacer la vieille VHS comme, dans le domaine de l’audio, le CD avait remplacé le vinyle, le DVD semble avoir connu cette année un véritable point culminant dans son ascension. De toute évidence, pour le public, la bascule s’est faite. Mais qui plus est, le DVD paraît susciter un intérêt différent, et probablement plus grand, pour les films enregistrés. En effet, son mode d’utilisation (chapitrage) et les bonus qu’il propose en marge du film (scènes inédites, version commentée, making-of, documents divers), font du DVD, plus qu’un simple objet fonctionnel, une nouvelle petite niche dans le paysage culturel. «Les Cahiers du Cinéma» lui ont consacré plusieurs guides, «Télérama» lui a largement ouvert ses pages cinéma [lire La Cinéphilie change de siècle, p. 19] : la presse semble donc considérer la sortie des films en DVD d’une façon beaucoup plus qu’anecdotique. On peut d’ailleurs dire que la sortie du DVD de Mulholland Drive a constitué un petit, mais réel, événement de l’année cinématographique 2002.

LA CONFUSION

Zones de flou (et moments de trouble)

Le numérique, on l’a vu, a pour principale influence d’ouvrir le champ des possibilités du cinéma. Dans son étude sur le problème de la projection numérique («Le Dernier tango argentique») Olivier Bomsel explique la réticence des exploitants face au numérique par le fait que ces derniers craignent qu’il vienne perturber leur stratégie, fondée sur “une logique de différenciation d’avec la télévision et la vidéo, basée sur l’élévation de la qualité”. Mais c’est d’une manière globale que le numérique introduit ce problème de différenciation. Les frontières entre les différents secteurs du monde des images s’amincissent, des passages à double sens s’ouvrent, tout se décloisonne, les échanges sont favorisés, mais la confusion s’étend. Lorsque les exploitants s’efforcent de préserver toutes les spécificités de la “sortie ciné”, ils s’attachent à protéger tout ce qui est périphérique au film. Car celui-ci, devenu trop accessible, trop vite, par trop de nouveaux moyens, n’est déjà plus un argument suffisant. De même, comme on l’a vu, le DVD assoit sa domination sur le développement de tout ce qu’il peut proposer autour du film. Le document vient s’accoler à la création, le passé de l’auteur coexiste avec son présent, le discours sur le film est accessible simultanément au film lui-même. L’horizon s’élargit. Comme l’a souligné Edouard Launet dans «Libération» : “Ce continuum des formats – du numérique haute définition, équivalant du 35mm jusqu’aux maigres flux nécessités par le visionnage à la demande sur l’internet – peut accroître l’audience des films ou bien provoquer une anarchie où les réseaux de diffusion vont se phagocyter les uns les autres, avec, à la clé, des problèmes sérieux pour le financement du cinéma. Déjà le DVD fait concurrence aux chaînes cryptées, l’internet vient mordre sur le “pay per view” des bouquets satellites, les home-cinéma menace les salles, etc.” On le voit, les conséquences sur la restructuration du paysage risquent d’être importantes. Mais tout cela concourre aussi à favoriser dans les esprits l’impression d’un flux d’images grossissant, et de moins en moins contrôlable, avec les sentiments de saturation et de méfiance qui en découlent. Car, par de multiples biais, les images et leurs éventuels dangers, n’ont cessé d’alimenter le débat public (notamment autour du rapport Kriegel) [lire Violentes, les images ?, p. 20]. Ainsi, aux mois de mai, suite à des élections présidentielles marquées par un affolant score du Front National, on pointa les images du doigt, en criant à la manipulation. On accusait la télévision d’avoir, dans le cadre de ses journaux, appuyé sur le thème de l’insécurité, suscitant ainsi un climat de peur, qui orientait le débat électoral vers des thèmes favorables à une droite jouant crânement la carte sécuritaire. Les élections passées, et le débat pas encore apaisé, le Festival de Cannes débutait. Et on découvrait avec une certaine stupéfaction le Bowling for Columbine de Michael Moore [lire son témoignage, p. 20], où était expliqué comment, aux États-Unis, la télévision entretient un perpétuel climat de peur afin de maintenir la population sous contrôle, et de la rendre toujours plus influençable. Coïncidence assez étonnante. Et la réflexion allait se prolonger, à l’occasion de films (War Photographer, Demonlover…) où, à leur tour, des faiseurs d’images allaient s’interroger sur le poids de ces dernières, et sur leurs propres responsabilités.

Le cinéma dans tout ça

Pressions économiques, cohabitation avec la télévision, velléités de censure, confusion dans le réseau numérique : à chacune de ces étapes, finalement, le cinéma a été mis dans l’obligation de justifier de son identité et défendre son territoire. Assimilé par les financiers à une marchandise (devant épouser les lois du marché) ou par les censeurs et les chaînes de télé à un “programme” (devant se conformer aux règles de la diffusion de masse), le cinéma aura eu cette année à rappeler plus d’une fois qu’il est aussi un art. Et, qu’à ce titre, il bénéficie de certains droits : droit à l’exigence (voire à la difficulté), droit à l’ambiguïté, droit à la prise de risques, etc. Et ce contexte un peu trouble influence jusqu’aux professionnels du cinéma. Ainsi, tandis que les journaux spécialisés élargissent de plus en plus leur champs de vision («Repérages» est symptomatiquement sous-titré “Toutes les images”), «Les Cahiers du Cinéma» se sont fait les fers de lance d’une politique d’appréhension globale du monde des images, considérant que le cinéma se définit moins par des critères objectifs (durée, support, lieu de diffusion), que par une démarche, une certaine approche de l’image. Le journal milite donc pour une reconnaissance des médias les plus variés (clips, jeux vidéo, films pornos, art contemporain, séries, émissions de télé réalité) dans lesquels ils disent trouver souvent plus de cinéma que dans la plupart des vrais films de 90mn projetés en salle. L’aspect très tranché de leurs prises de position engendrèrent quelques polémiques dans le petit monde de la critique. Mais, au-delà de la part de snobisme ou de jeu intellectuel qui pouvait sous-tendre cette petite bataille d’idées, celle-ci mettait en évidence un nouvel état de fait : le cinéma s’ouvre, l’esprit des cinéphiles s’ouvre, la conjoncture est favorable aux mélanges et à l’émergence de nouvelles images.

Partie 2/2