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Nantes, la guerre des toiles Épisode 3

Résumé des épisodes précédents (voir aussi « Les Fiches du Cinéma » nos 1450 et 1503). L’été 1996, deux multiplexes sont inaugurés à 100 m l’un de l’autre sur la zone Atlantis (à Saint-Herblain), le Pathé et l’UGC-Ciné Cité. Le Concorde, seule salle indépendante nantaise, le Katorza, géré par le réseau régional de la SOREDIC, les 8 salles associatives (à l’origine souvent paroissiales) mais aussi le multiplexe Gaumont du centre-ville perdent instantanément des entrées. La guerre des tarifs commence et culmine avec la création en janvier 97 par UGC du cinéma à 10 F (pour les films sortis depuis 6 mois) dans ses salles de l’Apollo tout près du Katorza. Du cinéma à perte  ? Le coup est rude pour tout le monde, mais chacun essaye de “faire avec”.

 

Et pendant trois ans, c’est une guerre des tranchées. La SOREDIC (qui avait été refoulée d’Atlantis) étudie cependant sa participation à un multiplexe plus culturel à la place de l’immeuble Neptune, un projet cher à Jean-Marc Ayrault…
Mais en juillet dernier, c’est l’affolement. Quand UGC remet en vente sa carte “UGC Illimité” (un abonnement à 98 F par mois sur 12 mois), Pathé-Atlantis redoute de voir ses clients partir à Ciné Cité et met en vente le 2 août la carte “Ciné à volonté” aux mêmes conditions que l’“UGC Illimité”.
Les feux de l’actualité nationale se tournent alors vers Nantes, baptisée “laboratoire grandeur nature” par « Le Monde » du 19 août (voir aussi notre éditorial du 16 août, « UGC, une “amie” qui vous veut du mal »). Enfin, le 23 août, Gaumont-Nantes lance “Le Pass”, sa propre formule d’abonnement, toujours aux mêmes conditions. Le jour même, la SOREDIC contre-attaque avec ce communiqué  : “Après la généralisation des systèmes d’abonnement dans les principaux établissements cinémato­graphiques de l’agglomération nantaise, et dans l’attente des dispositions que les pouvoirs publics doivent prendre pour faire appliquer la même réglementation à tous les cinémas ; et d’éviter la concentration et la disparition totale des exploitations indépendantes ; dans l’intérêt des cinématographies diversifiées et minoritaires ainsi que la pluralité culturelle, le cinéma Katorza décide de faire bénéficier tous ses spectateurs d’un prix de place unique de 29 F à toutes les séances et pour tous les films” (jusqu’ici les prix allaient de 45 F, tarif plein, à 32 F pour des abonnement à 5 séances).
Le lendemain, Presse-Océan titrait  : « La guerre des tarifs fait rage  ! » et le GNCR (le Groupement National des Cinémas de Recherche) persiste à poursuivre les grands groupes pour “abus de position dominante” et lance de Paris un cri d’alarme  : “Cette politique de,dans la concurrence acharnée des grands groupes, vise d’évidence à la fidélisation et à la capture des publics les plus assidus et réguliers. (…) À Nantes, avec 3 groupes et 3 cartes, c’est dès aujourd’hui que la situation des indépendants devient intenable. Va-t-il falloir, pour permettre au Conseil de la Concurrence de rendre ses conclusions, les sacrifier sur l’autel expérimental nantais  ?”.
Deux semaines plus tard, voici une photographie des différents acteurs de ce “pays où le ciné est moins cher” (la formule est de l’hebdo PiL), même s’il est trop tôt pour faire un bilan.


Les cartes à 98 F  : un succès foudroyant  !
Du côté des multiplexes, tout le monde semble ravi, à commencer par les specta­teurs assidus. Manifestement, il n’y a pas de portrait robot de l’abonné, contrairement aux prévisions. “La clientèle est très large  : tous les âges sont représentés, il y a des couples et des jeunes, grâce au positionnement du cinéma” nous déclare Jean-François Porcher, l’affable directeur du Gaumont. Même son de cloche à Ciné Cité où l’on est surpris de recruter dans toutes les professions.
Denis B. est professeur d’histoire en lycée et abonné à « Positif ». Venant de Paris, il voit environ 40 films par an. Il a pris la carte “UGC Illimité” mais ne pense pas changer ses habitudes (il verra peut-être 50 films au lieu de 40, mais il jure qu’il ira au Katorza voir d’autres films, comme le cycle Truffaut). “Par contre, ça élimine Gaumont et Pathé qui m’intéressent moins, parce qu’il n’y a pas de V.O.” Pourquoi s’est-il abonné  ? “Parce que
j’aime bien cette idée de l’abonnement, alors que je suis contre le “home cinema”, la télé par satellite, où tu payes pour rester chez toi et voir des films sur des écrans minables. Non, la carte va au contraire dans le sens d’une idée moderne du cinéma, même si cela fait peur, par le côté anarchique de la mise en place des cartes. Mais c’est clair qu’à 98 F par mois, tu te jettes dessus.” (A-t-il toutefois réalisé qu’à ce prix-là, il pourrait voir librement 47 films à 29 F au Katorza  ?) D’autres abonnés auront sans doute d’autres pratiques, mais il est sûr que la carte fidélise. C’est étudié pour  !
À Pathé-Atlantis, selon la rumeur, il y aurait déjà 300 abonnés, dont beaucoup de couples, d’informaticiens, de jeunes hommes, mais officiellement, la directrice étant en vacances, on se refuse à tout commentaire sur la carte. J.-F. Porcher ne nous donne pas non plus de chiffres mais affirme que “ça se passe bien au Gaumont. On est content du résultat.”
La carte “Le Pass”, Gaumont ne l’a pas créée à Nantes pour la tester. “Il fallait répondre à une concurrence locale. On ne pouvait pas faire autrement : nos clients commençaient à la réclamer.” Il s’agit pour Gaumont de conserver sa place de leader de l’agglomération (750 000 entrées en 1999). Depuis janvier, le multiplexe bénéficie de 20% de progression par rapport à 1999 (alors que Pathé en est à 10% et UGC à 13 %), et il n’est pas question de remettre en question ce leadership. J.-F. Porcher pense que les indépendants peuvent continuer à vivre, car “ils ont su garder leur clientèle”. Par contre, il ne veut pas entrer dans le jeu de la SOREDIC : “La tarification du Katorza à 29 F est une réponse hors cadre par rapport à la carte. Nous ne voulons pas de guerre des prix. Avec “Le Pass”, nous n’avons fait que lancer un produit complémentaire, sans toucher à nos prix.”
Pourtant, Christophe C., employé du Club Med, le premier abonné du “Pass”, a amorti son mois dès le premier jour  ! Alors, est-ce une formule économiquement viable  ?
La réponse est floue : “On espère un équilibre entre ceux qui profiteront peu de leur carte et les autres.”
La disponibilité de la plupart des spectateurs n’est pas élastique, et surtout, l’offre nouvelle hebdomadaire tourne autour de deux ou trois films. Et dans un mois, Gaumont et Pathé récupéreront en plus les 200 F de “frais de dossier” (sans les partager avec la filière). Et n’oublions pas les recettes du bar et de la confiserie (on ne partage évidemment pas le pop-corn avec la filière  !).
Sandrine Van den Broeck, la pétillante directrice de Ciné Cité, fait confiance à sa société quant à la viabilité de la carte. Mais elle apprécie surtout cette “nouvelle approche”  : “C’est une réussite. La preuve, les autres ont suivi. Cela crée des rapports plus proches avec les spectateurs  : on commence à reconnaître nos abonnés  !” nous confie-t-elle, ravie. Avant de répéter  : elle aussi pense qu’un équilibre est possible avec les indépendants et, de toute façon, “ne souhaite pas entrer dans cette polémique”.
Elle récuse fermement les accusations d’“appauvrissement culturel” (colportées par « Le Monde » mentionné ci-dessus) : “Depuis le début, nous proposons des films grand public mais aussi des films d’auteurs, des V.O., des débats avec les équipes… Nous proposons une diversité culturelle. Pourquoi réserver la culture au centre ville  ?” Il faut reconnaître que les débats (comme par exemple avec Schoendoerffer ou Salvadori) n’ont rien à envier à ceux du Katorza. C’est ainsi que le 23 août, Caroline Vignal rencontrait les spectateurs des Autres Filles et le 25, Ariane Doublet ceux des Terriens. On est dans le business, certes, mais on n’oublie pas la culture, ce qui n’est pas le cas dans les deux autres multiplexes… À moins qu’il ne s’agisse ici que d’un saupoudrage culturel, l’équivalent du “rayon bio de la grande surface”, pour reprendre la formule du directeur du Katorza ?

Du côté des indépendants
Entre l’Apollo et le Gaumont, caché sur le côté de l’opéra Graslin, le Katorza ne peut que se sentir agressé par les majors de la distribution. Le rendez-vous incontournable des cinéphiles a perdu des spectateurs mais l’infatigable Philippe Hervouët a su pérenniser un lieu mythique (que l’on voit dans Lola), même si certains films difficiles sont relégués à des heures incongrues. Ce mousquetaire de la SOREDIC multiplie les festivals en faisant appel aux associations et aux universitaires. Dans un retentissant cri d’alerte (« La carte passe, le ciné trépasse  ? », Ouest-France du 31 août), il dénonce l’entente entre les trois majors : “L’engrenage mis en route va conduire à fixer le public sur une enseigne unique, selon le modèle de la grande distribution  : les grands mangeront les petits, en se mettant d’accord sur les prix”. Il redoute que les parents qui auront payé la carte à leurs enfants refusent de payer d’autres films ailleurs et il accuse ces cartes d’abonnement de limiter la liberté de choix du spectateur. “On enferme les gens dans des circuits  !” nous répète-t-il, amer.
En passant à 29 F pour tous, le Katorza joue avec le feu et va perdre de l’argent. C’est une réponse provisoire, “un signal pour alerter les pouvoirs publics”. Le Concorde, lui, ne change pas ses prix. Il conserve le tarif unique de 27 F, grâce à des coûts de fonctionnement modestes, mais en sachant que l’équilibre financier n’est pas possible au-dessous. Et encore, les sympathiques Gérard et Sylvain Clochard ne comptent pas leurs heures  ! C’est qu’ils n’ont pas de structures derrière eux pour amortir les chocs, étant d’authentiques indépendants…
Ils font face aux difficultés d’approvisionnement en copies, car les grands groupes, mais aussi la SOREDIC, ne leur font pas de cadeau. Ils se retrouvent impliqués dans les actions du GNCR, de l’AFCAE et du SCARE et dénoncent “une nouvelle offre de marketing  : le cinéma forfaitaire”. Ils s’insurgent contre les “prix prédateurs” et la disparition du ticket : “Toute l’industrie du cinéma repose sur ce fameux ticket. Lui seul garantit la rémunération de toute la chaîne”. Pour eux, cette formule d’abonnement “s’apparente à de la vente à perte” et rend difficile la survie du cinéma indépendant. Ils veulent donc “continuer à faire du cinéma autrement qu’en forme de tiroir-caisse, pendant que d’autres s’affairent plus à d’hypothétiques campagnes de marketing qu’à la programmation des films”. Pour preuve, après avoir été le seul cinéma à présenter cet été Les Glaneurs et la glaneuse ou Gladiator en V.O., le Concorde affiche depuis le 23 août On n’est pas des sauvages, soit trois semaines avant Paris.

Les associations font de la résistance
Avec les associations et leurs bénévoles, on entre dans une autre logique, moins marchande. Le dynamique Roger Verron, du Bonne Garde, seule salle associative sur Nantes, ne se sent pas concerné par ce battage médiatique. “Avec 16 000 entrées, on ne joue pas dans la même cour que Gaumont  ! On va continuer, et on fera autant d’entrées l’an prochain. Il y a cinq ans, l’ouverture du Gaumont nous a fait perdre 25% de la fréquentation, surtout nos jeunes spectateurs, mais depuis les chiffres sont stables.” Ce cinéma, classé Art & Essai depuis 1983, vend 150 abonnements par an (220 F les 10 places), participe à l’opération “Collège au cinéma” et peut s’enorgueillir d’avoir accueilli deux fois Bertrand Tavernier.
À 1 km d’Atlantis, le Lutétia de Saint-Herblain a repris le 30 août avec son tout nouveau label Art & Essai et a vendu dès le premier soir quelques abonnements (220 F les 10 places). Toujours fidèle au poste, Bernard Gendek constate qu’il y a toujours des spectateurs pour dire  : “Les multiplexes, ça ne nous intéresse pas. Nous, on aime les petites salles.” Le Lutétia projette une rénovation de la salle. Mais en passant de 288 à 190 sièges, le prix des tickets ne pourra pas rester à 25 F.
Nantes abrite plusieurs associations vouées au cinéma (expérimental, d’intervention sociale…) dont la plus vivante est sans doute Ciné-Femmes. Une nouvelle association présidée par Jean-Joël Barreau, ci-devant président du Festival des 3 continents, Ciné-Nantes, va se lancer dans la program­mation non commerciale, avec la réouverture prochaine de la plus ancienne salle nantaise, le Cinémato­graphe, qui deviendra alors un “espace de formation des publics à l’image”. Avec un budget de 800 000 F (co-financé surtout par la ville et l’État), cette association ambitionne de faire passer l’intérêt culturel avant l’intérêt économique, ce qu’aucun groupe, ni même aucun exploitant indépendant, ne peut se permettre. Et si le projet Neptune voit le jour, l’association y revendiquera une salle pour mener à bien sa politique culturelle.
Il y a encore fort à faire pour satisfaire tout le monde. Malgré les 60 et quelques écrans, environ 120 films (sur les 589 sortis à Paris en 1999) ne sont jamais arrivés à Nantes, comme par exemple Year of The Horse, Muriel Leferle,
La Cosa, Pas un de moins, Disparus, Cure, Rushmore… (tout de même des films signés Jarmush, Depardon, Moretti, Yimou…). Au lieu de montrer les mêmes films dans quatre salles, les exploitants pourraient faire preuve de plus de pluralisme.
Mais tout cela n’empêche pas les cinéastes de prendre le chemin de Nantes, que vous retrouverez bientôt sur vos écrans grâce à Mercredi, le film que Pascal Thomas a tourné au printemps avec Catherine Frot et Vincent Lindon. La ville de Jules Verne et de Jacques Demy fait encore rêver…

Michel Berjon