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Nantes, la guerre des toiles Épisode 2 : À l'ouest, rien de nouveau

C’est aussi arrivé près de chez vous
Prenons Nantes (et son épigone Saint-Herblain) comme l’un des laboratoires (avec Montpellier) de l’exploitation cinématographique française. La guerre que s’y livrent les circuits d’exploitants et de distribution leur permet de tester des stratégies, Quant aux pouvoirs publics, ils leur répliquent par de nouvelles réglementations. C’est ainsi que Lyon n’a pas réédité les erreurs de Saint-Herblain (deux multiplexes à 100 mètres l’un de l’autre). Dans notre n° 1450, nous avions dressé l’état des lieux de “l’effet côte ouest“ sur le cinéma. Depuis un peu plus d’un an, les multiplexes ont continué à s’implanter et à se banaliser. Ils arrivent près de chez vous. La problématique nantaise n’en est que plus exemplaire.

 

La guerre des tranchées
Grâce à la conjoncture favorable de 1998, rien n’a changé. Bien qu’en situation fragile, les salles ont pu continuer à fonctionner et chacun a affiché une satisfaction lors des bilans de 98. 3.250.000 billets vendus, soit 450.000 de plus qu’en 97 (dont 100.000 pour le seul Titanic). Chaque multiplexe a des raisons de pavoiser. Gaumont regagne une partie de ses spectateurs et reste leader avec 840.000 entrées. Pathé gagne 23% de spectateurs et devient, avec 790.000 entrées, leader à Saint-Herblain. “Plutôt que de cibler les spectateurs du centre-ville, déclare Pathé, nous avons tenté d’élargir notre zone de chalandise à un rayon de 50 km.”. L’UGC n’est pas en reste puisque, en additionnant les entrées de Ciné-Cité (700.000) avec celles de l’Apollo, elle peut se targuer d’être le premier groupe nantais avec 1.380.000 entrées, soit 43% de part de marché sur l’agglomération.
Mais les séances à 10 F (1,52 Euro !) de l’Apollo (pour des films sortis depuis plus de 6 mois) faussent un peu ces chiffres. Cette expérience s’avère concluante et on n’entend plus parler des menaces de procès. L’Apollo est très populaire auprès des lycéens et étudiants, et les cinéphiles ne dédaignent pas les séances en v.o. des classiques d’Hollywood.
La concurrence est donc très vive pour le Katorza (de la SOREDIC), la salle Art & Essai toute proche, qui stagne à 160.000 entrées. “Ça va pas mal, nous rassure Philippe Hervouët, mais il faut persévérer pour tenir bon.” Son équipe redouble d’initiatives pour trouver des idées d’animation thématiques, par exemple en liaison avec les départements de langues étrangères de la fac. C’est ainsi que Garri Bardine était au Katorza le soir de la sortie nationale du Chat botté. Plus loin du centre, le Concorde de Gérard Clochard continue tant bien que mal, avec ses séances à 25 F, n’ayant pas toujours accès aux copies qu’il souhaite obtenir. Mais, étant le seul exploitant indépendant de l’agglo, il peut s’enorgueillir de présenter des films que personne ne veut montrer comme Sombre, Julie est amoureuse ou Pas vu pas pris.

Situation critique mais pas désespérée
En revanche, les petites salles associatives des environs perdent au moins 30% d’entrées depuis l’implantation des multiplexes. C’est dur (pour le moral) de travailler bénévolement pour des salles parfois vides. La seule façon de s’en sortir est de se remettre en question, de jouer sur d’autres tableaux comme l’Art & Essai, et surtout, comme nous l’affirme Céline Delfour (responsable du cinéma le Beaulieu, monosalle associative à Bouguenais, à dix minutes en voiture des deux multiplexes de Saint-Herblain) “d’essayer au mieux de développer des partenariats avec des associations, par exemple les associations de quartiers, pour programmer des séances thématiques.” Grâce à sa spécificité Art & Essai et Jeune Public, il n’y a dans cette salle “que” 15% d’entrées en moins. Aujourd’hui, ce ne sont plus les séances du samedi soir et du dimanche après-midi qui marchent le mieux, mais les séances Art & Essai (55% du total des entrées, y compris les 25% dus aux séances scolaires). “C’est la spécificité de la salle, son identité, qui nous fait vivre”, conclut la responsable.

Mais ce n’est pas tous les jours facile. Prenons l’exemple de l’exploitation deKirikou.
Sorti le 9 décembre à Paris, Kirikou est projeté dès le 16 décembre au Beaulieu, parce que Céline Delfour le connaît et a envie de le défendre. Comme c’est le seul cinéma à le présenter sur l’agglo, cela lui permet de draîner des spectateurs nantais pour Noël (certains découvrent la salle pour l’occasion) et de faire une beau score (933 entrées). _ Mais comme le film marche très bien en France, des cinémas plus gros le récupèrent (le Katorza le 20 janvier et Ciné-Cité le 3 février) et ne le lâchent plus. C’est peut-être tant mieux pour la diffusion du film, mais c’est aussi rageant pour le petit cinéma qui a fait le travail de découverte (et qui donc a permis au film de se faire connaître), de se voir privé de copie d’ici Pâques !
Le Beaulieu a pourtant la chance de n’être ni à Nantes ni à Saint-Herblain. Vu de Paris, on ne se rend pas bien compte que Bouguenais est dans l’agglo. Ce n’est pas le cas du Lutetia (à un kilomètre des deux multiplexes). Alors, ne parlons pas de ses problèmes pour avoir des copies !

La logique marchande
Car les multiplexes se réservent les films porteurs (comme Astérix ou Les Enfants du marais, et le plus souvent des films américains comme Ennemi d’État, Ma meilleure ennemie, Rush Hour, La Ligne rouge…), qu’ils ne partagent pas avec les autres salles. Ils sont en situation de force, car ils pèsent bien plus en nombre de fauteuils et en chiffre d’affaires. Et ces films porteurs, ils les exploitent jusqu’à plus soif. En étudiant les programmes des 61 salles de l’agglo pour le week-end du 13-14 février, on peut dénombrer 70 films différents. C’est un chiffre qui n’est pas négligeable, mais c’est un trompe-l’œil, car les 9 titres commerciaux de la semaine occupent 35 salles, ce qui veut dire que les 61 autres titres se partagent les 26 autres salles ! Il n’y a pas d’égalité de traitement : il y a 72 séances pour Astérix contre 2 pour Affliction et Sombre. Vous avez intérêt à être disponible au bon moment si vous voulez les voir. Ce week-end-là, 16 titres étaient exploités dans les 38 salles des multiplexes, qui proposaient par ailleurs 6 séances spéciales uniques (2 avant-premières et 4 reprises). Et 55 titres étaient proposés par les 23 autres salles. Sur les 55 titres, 19 pouvaient être vus en v.o., alors qu’aucune séance en v.o. n’avait lieu en multiplexe.
Cette concentration de l’exploitation sur quelques titres montre que le choix offert par les mutiplexes est très inférieur à leur potentialité technique. Pourquoi y a-t-il tant de salles et si peu de films différents, alors qu’il y a des films qui ne demandent qu’à être montrés, que les cinéphiles attendent en vain ? C’est ainsi qu’on n’a toujours pas vu à Nantes des films comme Chacun pour soi, Récréations, Karakter, Plus qu’hier moins que demain, Pi, Disparus ou Le Fils adoptif… que nous avons défendus dans ces pages. Ils passeront (peut-être) à la sauvette pendant une semaine à la séance de 18 h au Katorza. Autant dire qu’il faut surveiller les programmes…
Autre effet pervers de la logique marchande, les départs précipités des copies. Psycho passe 17 séances par jour pendant la première semaine d’exploitation, puis 7 séances par jour la deuxième semaine avant de disparaître pour de bon. Régime comparable pour L’Idéaliste ou Pleasantville, projetés une ou deux séances quotidiennes en deuxième et ultime semaine. Un film honorable comme Les Misérables n’est resté qu’une seule semaine à l’affiche, alors que Taxi en est à sa 46e. Car, quand un film ne marche pas tout de suite, on ne le soutient pas, on le retire… Même s’il marche à peu près. C’est ainsi que Ciné-Cité a laissé tomber la v.o. de Celebrity pour faire de la place à Astérix. Quand on parle de “zone de chalandise“ ou de “part de marché“, c’est qu’on n’est plus dans une logique artistique. Dans cette logique mercantile, “on presse et on jette. Rien ne se fait sur la durée.” Et on peut le déplorer.

Michel BERJON