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Nantes, la guerre des toiles Épisode 1

« La pléthore d’un produit sur le marché engendre la mévente »
Le Petit Robert

La ville de Jacques Demy est le théâtre (involontaire ?) d’expérimentations pour l’exploitation et la distribution cinématographiques. Il faut observer avec attention l’expérience nantaise : elle est symptomatique et pleine d’enseignements. Le libéralisme fait-il bon ménage avec le 7ème art ? Le cinéma français est-il un malade qui se porte bien ? Reportage sur le P.A.F. dans tous ses états.

Les acteurs
Dans l’agglomération nantaise, l’offre cinématographique atteint des sommets : 61 salles, dont 40 équipées du son numérique. Nantes-ville compte 30 salles, dont une seule associative, le Bonne Garde. Les autres communes ont chacune leur cinéma associatif (généralement d’anciennes salles paroissiales programmées depuis Rennes par la Soredic de Philippe Paumelle et soutenues par la dynamique cellule cinéma du Conseil Général), mais Saint-Herblain a en plus deux multiplexes, à cent mètres l’un de l’autre ! Première singularité nantaise.
Il y en a donc pour tous les goûts. Les hypermarchés, d’abord. Chaque major a son multiplexe : Gaumont dans le centre, près de la FNAC (12 salles et 2010 fauteuils inauguré par Jean-Marc Ayrault et Nicolas Seydoux le 25 avril 95), et, jouxtant le Leclerc de Saint-Herblain, UGC-Ciné Cité (12 salles et 2464 fauteuils, depuis juillet 96) et Pathé Atlantis (14 salles et 2904 fauteuils depuis fin août 96), le premier étant un peu plus branché (un cybercafé, quelques films en V.O.) et le second un peu plus familial (salles chaleureuses, plus une capsule de cinéma dynamique).
Dans le centre, un supermarché hard-discount : les 7 salles de l’UGC-Apollo (nous allons en reparler), à proximité de l’opéra et de la grande épicerie fine du Katorza. Le cinéma où Roland Cassard allait voir un Gary Cooper dans Lola possède aujourd’hui 6 salles et 900 fauteuils et a été racheté par la Soredic en 95. Il est animé par Philippe Hervouët et se spécialise en cinéma de répertoire et d’art-et-essai. Marius et Jeannette ou les Woody Allen en V.O. y font de meilleurs scores que dans les multiplexes.
À mi chemin entre le centre-ville et la zone commerciale d’Atlantis, on trouve la coop-bio discount (avant tout le monde) du Concorde de Gérard Clochard (4 salles), le dernier indépendant de l’agglomération. C’est « un cinéma dans un quartier, ouvert sur tout ce qui sort », une petite structure conviviale où les spectateurs se connaissent et où ils trouvent depuis 84 un tarif unique (12 F à l’époque, 25 F depuis 92) et des films qui arrivent avec quelques semaines de décalage.
À 1 km d’Atlantis, le Lutétia, la salle du bourg de Saint-Herblain depuis 1935, résiste comme elle peut à l’assaut des multiplexes, grâce à son équipement Dolby SR, à sa clientèle de proximité et à quelques réfractaires aux multiplexes…

Flash-back
Fin 94, au moment où Gaumont construit son complexe, et où G. Clochard étudie un aménagement de l’ex-Usine Center, Pathé décide de s’implanter également à Atlantis. Le projet (« Métropolis ») de l’exploitant indépendant est repris un temps par P. Paumelle qui l’abandonne vite quand il se rend compte que la ville de Saint-Herblain soutient plutôt Pathé.
En 95, U.G.C. entre en scène, ne souhaitant pas laisser la périphérie à Pathé alors que Gaumont ouvre son multiplexe dans le centre et réduit la fréquentation de son Apollo. U.G.C. décide d’aménager un Ciné-Cité dans Usine-Center, à 100 mètres donc du chantier de Pathé. À l’époque, on n’applique pas encore la loi Royer pour règlementer les installations de multiplexes et Charles Gautier, le maire socialiste de Saint-Herblain encourage les deux groupes, voyant un gisement d’emplois pour sa commune, se réjouissant quand un groupe « s’intéresse à la banlieue » et revendiquant « une métropole d’équilibre où les lieux de vie ne doivent pas tous être figés et concentrés en un seul point ». Les rivalités, ou les complexes vis-à-vis de Nantes, ne sont pas oubliés…
Dans le centre-ville, l’Olympia ferme ses portes fin juin 95, et en décembre, c’est au tour du Cinématographe, la plus ancienne des salles nantaises, ouverte en 1908. Un symbole.

Starship Troopers
Le Film français du 19 avril 96 titre : « Saint-Herblain : la guerre est officiellement déclarée ». À Pâques, Gaumont inaugure les séances à 25 F à 11 h.
Été 96, les multiplexes d’Atlantis ouvrent, et c’est le début de la guerre des tarifs. Pour s’aligner sur Pathé, la place de Ciné-Cité passe de 50 à 41F en soirée et de 33 à 29 F dans la journée. Gaumont baisse aussi ses tarifs mais sans descendre au dessous de 44 F et 32 F. Toutes les autres salles suivent leur exemple. L’Apollo devient une « boîte à film » avec tarif unique à 29 F.
Chaque semaine, c’est à qui organisera la plus prestigieuse avant-première. Tapie descend en hélicoptère sur Ciné-Cité, Chabat-Bacri et Lucie Aubrac (la vraie) sont reçus au Pathé, Mike Leigh vient présenter Secrets et mensonges au Katorza, etc.
Le 8 janvier 97, l’UGC-Apollo tente une expérience unique (en France tout du moins), le cinéma à 10 F pour tous à toutes les séances ! Deuxième singularité nantaise, donc.
L’Apollo projette pour 10 F, en plus des films cultes et des rétrospectives en V.O., les films 6 mois après leur sortie, prolongeant ainsi leur carrière en salle avant qu’ils ne sortent en vidéo. Au nom de l’accès pour tous à la culture, on ne peut qu’applaudir. Mais c’est du cinéma à perte, puisque les recettes annexes de confiseries ne sont pas importantes, les spectateurs (avant tout des lycéens et des étudiants) choisissant cette salle pour faire des économies. Tous les effets pervers (en plus de la déstabilisation de la distribution, et des répercussions sur les rétrospectives du Katorza, ou sur la programmation du Concorde) sont encore difficiles à cerner.
Le 19 mars 97, contre-offensive de Pathé qui adopte un tarif unique « pour tous à toutes les séances » de 25 F. Une semaine plus tard, Pathé communique : « Nous sommes mis en demeure d’interrompre cette offre, sous peine de ne pas avoir de films. Nous devons donc revenir aux tarifs antérieurs », c’est à dire 25 F à 11 h, 29 F dans la journée, et 40 F en soirée. Le 17 septembre, ils passent à 27, 32 et 42 F, bientôt suivis par Ciné-Cité. Gaumont reste encore un peu plus cher grâce à son emplacement privilégié. Cette guerre des prix nous rappelle que le cinéma est avant tout un business.

Paysage après la bataille
Bilan 97 : 2.800.000 billets vendus sur l’agglomération, soit exactement le double des billets vendus en 93, avant la fermeture pour travaux du vieux Gaumont. Et un gain de 884.OOO billets par rapport à 96, dû aux multiplexes de Saint-Herblain qui se partagent 1.180.000 entrées, et à l’Apollo qui passe de 200.000 entrées en 96 à 545.000 en 97. Par contre, toutes les autres salles perdent des entrées, surtout le Gaumont qui en perd 170.000 sur ses 943.000 de 96 et le Katorza qui en perd 19.000 sur ses 194.000.
« Globalement, il y a plus d’entrées, mais tout le monde y perd ! » résume G. Clochard. La situation est donc précaire, autant pour les majors qui perdent de l’argent que pour la Soredic. Combien de temps encore accepteront-ils d’en perdre ? Quels bouleversements nous réserve 98 ?
Du côté des salles associatives, qui ont le mérite d’avoir su maintenir le cinéma dans les banlieues et dans la campagne environnante, le bilan est saignant, jusqu’à Blain (à 35 km) qui chute de 26%. La salle la plus exposée (Lutétia) a chuté de 50% en 97. Bernard Gendek ne baisse pas les bras. « On sent que le public ne déserte pas, » remarque-t-il. Mais il réclame des copies des films porteurs et trouve déloyal qu’elles soient monopolisées par les multiplexes jusqu’à épuisement. Il espère néanmoins pouvoir passer Marius et Jeannette pour le week-end des Césars. « Il faudrait donner leur chance aux salles associatives », insiste-il.
Les 3 multiplexes ne contribuent pas à agrandir le choix de l’offre. Par exemple, le 25 janvier, 55 titres différents étaient proposés aux Nantais, dont 22 titres dans les 38 salles des multiplexes et 44 titres dans les 23 autres salles. Les multiplexes passent moins de films, mais sur plus de fauteuils (par exemple, ils détiennent chacun plusieurs copies du Titanic et le projettent en plus dans plusieurs salles à la fois, la bobine passant d’une cabine de projection à l’autre…). Ils bloquent certaines copies longtemps, et en privent ainsi certaines salles qui offrent par ailleurs des produits moins calibrés
pour le grand public et qui s’en sortaient jusque là en équilibrant leur budget avec les films porteurs. Les cinéphiles ont des raisons de craindre pour leur survie. Le 7ème art n’est-il qu’un enjeu économique et urbanistique ? Bien malin qui pourrait deviner les bonnes ou mauvaises surprises que nous réserve le laboratoire nantais dans les prochains mois. Pour l’heure, « On continue ! » disent tous les exploitants. Pour certains (mais lesquels ?), c’est de la langue de bois. « On continue un travail de découverte » conclut P. Hervouët. « Tant qu’il y aura de la création, on la montrera, et allons-y gaiement… »

Michel Berjon