jeudi 26 juin 2008, par
Lorsque Satyajit Ray tourne en 1960 La Déesse, son sixième film, il a 29 ans. Le cinéaste bengali est déjà célèbre et reconnu depuis le grand succès de sa « trilogie d’Apu » (Pather Panchali/La Complainte du sentier, 1955, sa première réalisation, L’Invaincu,1956, et Le Monde d’Apu, 1959, entre lesquels s’étaient intercalés Le Salon de musique et La Pierre philosophale. La Déesse lui apporta pas mal d’ennuis en Inde : on verra ci-dessous pourquoi. En France, curieusement, il ne fut longtemps visible que dans des séances de ciné-club. Les éditions « Films sans frontières » viennent de l’éditer en DVD après avoir redonné vie à la trilogie d’Apu. On regrette l’absence de bonus et la minceur du livret d’accompagnement : davantage de précisions sur les rituels de l’hindouisme, sur le contexte socio-politique indien de l’époque, auraient été bienvenues. Cela étant, cette édition est doublement opportune : La Déesse est un plaidoyer contre le fanatisme et l’obscurantisme, deux fléaux qui reprennent un peu partout une inquiétante vigueur, et c’est un film magnifique.

L’histoire est simple. Mariée depuis trois ans avec Umaprasad (« Uma) la toute jeune Doyamyi (« Doya ») - elle a 17 ans - vit chez son riche beau père, veuf, Kalinkinkar. Le même toit abrite aussi Tarapada, le fils aîné du patriarche, son épouse Harasundari, et leur petit garçon Khoka qui adore sa jeune tante. Alors qu’Uma est parti à Calcutta pour poursuivre ses études, le vieux dévot qu’est Kalinkinkar a une vision : sa bru est un avatar de la déesse Kali. Il en est persuadé, réorganise toute la vie de son entourage autour de la nouvelle « déesse », et Uma se plie à ses volontés. Alerté par Harasundari, Uma revient et tente d’arracher Doya à l’emprise de son père. Mais le bruit se répand dans tout le pays que Doya a guéri l’enfant d’un mendiant, et elle devient le centre d’un fervent culte populaire. Des centaines de pèlerins, pauvres, affluent. Doya elle-même doute : peut-être est-elle la déesse ? Lorsque Khoka tombe gravement malade, Kalinkinkar et Tarapada contraignent Harasundari à le confier à Doya. Khoka meurt. Uma accuse son père, effondré, d’être le responsable de cette mort. Doya s’enfuit, seule.

Dans un célèbre et virulent article de l’Encyclopédie consacré aux « Bramines » (ainsi dénommait-on alors les brahmanes), mais visant en fait tous les clergés, Diderot écrivait : « l’obscurité d’une idée se répand sur celles qui l’environnent [...] et s’il arrive qu’il y ait dans une société des gens intéressés à former, pour ainsi dire, des centres de ténèbres, bientôt le peuple se trouve plongé dans une nuit profonde ». Un texte à méditer... ! C’est le propos central de Satyajit Ray. L’Inde de 1960 n’était certes plus celle du XVIIIème siècle. Des « lumières » avaient jailli. Dans le film, elles sont incarnées par Uma, mari aimant, étudiant sérieux et persuadé comme l’était Diderot, que la « Philosophie » avançait à pas de géant, et que « la lumière l’accompagne et la suit ». Satyajit Ray partage-t-il cet optimisme ? Rien n’est moins sûr, tant sont lourdes dans son pays en 1960 (et actuellement encore !) les traditions et leur emprise. Tant elles peuvent avoir de charme, aussi. Un charme non pas discret, mais captieux : ce qu’expriment les premières images, splendides, du rituel dédié à la déesse Durga.
Plaidoyer contre le fanatisme et l’obscurantisme, La Déesse reçut maintes violentes attaques (on oublie trop souvent combien la société indienne fut - et demeure - violente) de la part de milieux hindouistes qui l’accusèrent d’insulter la religion. Air connu. Tel n’était bien entendu pas le propos de Satyajit Ray, dont le film n’est jamais militant, didactique ni simpliste. Mais avoir confié une partie de sa pensée au personnage du vieux professeur d’Uma, qui avoue - sous un portrait de Shakespeare !!! - avoir « changé de religion » en s’opposant à son père, n’a pas dû arranger ses affaires.

Mis à part Tarapada, chaque personnage a une épaisseur et une complexité réelles, même les personnages secondaires : le médecin qui estime que si on soigne l’enfant, le confier à la « déesse » peut augmenter ses chances de guérison, ou le professeur. Les interprètes y sont pour beaucoup. Chhabi Biswas, qui mourra deux ans plus tard, incarne avec finesse le fanatisme doux et policé de Kalinkinkar, puis sa douleur. Satyajit Ray avait auparavant confié le rôle principal du Salon de musique à ce vétéran du cinéma indien à la filmographie imposante. Autre familier du cinéaste, le grand Soumitra Chatterjee, dont le premier film fut Le Monde d’Apu, dont il était le principal interprète aux côtés, déjà, de la superbe (dans toutes les acceptions du qualificatif) Sharmila Tagore : en Uma et Doya, ils sont tout simplement inoubliables. Il serait injuste d’oublier la moins connue Karuna Bannerjee (disparue en 2001), que Satyajit Ray avait révélée dans La Complainte du sentier en mère meurtrie d’Apu : elle est aussi admirable de dignité et de retenue dans la douleur dans le rôle voisin d’Harasundari.
Enfin, la « mise en images » de Satyajit Ray, portée par la très belle bande musicale d’Ali Akbar Khan, fait de cette Déesse un incontestable chef-d’œuvre. Un Noir & Blanc superbe. Une toujours subtile combinaison de lenteur et de rapidité, d’insistances et d’ellipses. Du grand art, toujours. Nombre de séquences seraient à citer : j’en retiendrai deux. Les regards inquiets, tristes, perdus, affolés qu’échangent Daya et Uma lors du retour de celui-ci : on est à l’exacte moitié du film. Et la toute fin, brutale, très brève, où Doya (devenue folle ?) se dissout dans la brume.
Christian Berger
Devi - The Goddess
de Satyajit Ray
Avec : Chabis Biswas, Soumitra Chatterjee, Sharmila Tagore, Puendu Mukkerjee, Karuna Bannerjee, Arpen Choudhury
Inde, 1960.
Durée : 93 min
Sortie France du DVD : mars 2008
Format : 1,33 - Noir & Blanc - Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : bengali - Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 15,00 €
Éditeur : Films Sans Frontières
Collection : Films du Siècle
Distributeur : Films Sans Frontières