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[FESTIVAL D’ANGERS]

Premiers Plans 2017 : des héros en tous genres

samedi 25 février 2017, par Gaell B. Lerays


Premiers Plans 2017 : des héros en tous genres


Heartstone, de Gudmundur Arnar Gudmundsson, 2016

La 29e édition du Festival Premiers Plans d’Angers fermait ses portes le 29 janvier dernier sur dix jours pleins à craquer de rendez-vous à ne pas manquer : il fallait une fois de plus jouer d’ubiquité !

Fraternité


Le Fils, de Jean-Pierre et Luc Dardenne, 2002

Revoir les films des Frères (Jean-Pierre et Luc Dardenne, en leur présence et en celle de quelques uns de leurs interprètes), en découvrir certains (leurs premiers films documentaires pour se faire la main, les premières fictions, dont ils ne sont plus toujours très contents), c’est un plaisir qui ne se boude pas. Car enfin, si l’on fait mine de connaître par cœur une œuvre à ce point ancrée dans une réalité connue pour être contemporaine, elle est aussi une manière de portrait diffracté de l’humain dans sa plus grande complexité, et avec une constante ouverture de l’un au multiple, ce constat n’ouvrant sur rien moins que l’intemporel et l’universel. Comme les Frères le disent eux-mêmes de leur cinéma, « il faut que le vent souffle » ! Pour cela ils abattent des murs et défont les armures, et de cela, on ne se lasse pas.

Itinéraire bis


Mario Adorf, dans Milan Calibre 9 de Fernando Di Leo, 1972.

Un polar haletant, jeux de dupes et d’argent sanglants, courses poursuites et rebondissements avec flics et voyous, dans une ville (Milan) assujettie aux lois d’organisations criminelles internationales et prospères.

Surprise du chef, et qui faisait le sel, le piquant, le piment de Cayenne de cette édition !, une programmation mitonnée aux petits oignons par un habitué des lieux, Jean-Baptiste Thoret, et ayant pour objet L’Altro Cinema, autrement dit le cinéma bis italien des années 60 et 70. Un cinéma politique et inspiré, hardi et rugueux le plus souvent, drôle parfois, engagé, et qui rendait compte au moment de sa fabrication de préoccupations qui dépassaient largement le cadre de la production. Du péplum au western des années 60 – Zapata pour commencer, qui mettait en scène la révolution mexicaine de 1910 et les rapports de force (et d’inégalités) entre les grands propriétaires et les peones, sans oublier l’ingérence américaine [1] – jusqu’à l’agonie du genre au milieu des années 1970 ; du « poliziottesco » héritier du néoréalisme italien au polar de plus en plus radical des années 70 [2], en passant par le giallo [3] - son sadisme et son esthétique baroque, sublime - Jean-Baptiste Thoret nous proposait un florilège de classiques des genres, pour certains introuvables, pour d’autres uniquement disponibles en version française. Au fil des séances, outre un défilé de grands noms du 7e Art, fût-il mauvais genre [4], on se familiarisait avec une brochette d’acteurs passant d’un genre à l’autre, figures du cinéma d’auteur parfois (dont il n’est pas directement question ici, mais pour certaines œuvres, la frontière est plus que poreuse !) venues au cinéma de quartier, ou y étant nées ; Gian Maria Volonté, Tomas Milian, Fabio Testi, William Berger, Luigi Pistilli, Frank Wolff, Oscar Maria Guerrini… Sans compter les acteurs américains finissants, venus renaître de leurs cendres pour un chant du cygne en italien (toutes les productions de l’époque étant doublées) : Lee Van Cleef, Richard Conte… et quelques autres invités de marque tels Klaus Kinski, Jean-Louis Trintignant ou Fernando Rey. On en prenait plein les mirettes mais aussi plein les écoutilles avec ces bandes-son signées des plus grands maîtres transalpins et accompagnant des génériques chiadés (une spécialité italienne) ou d’inénarrables courses poursuites (Bacalov, Morriconne, Ortolani, Goblin !). Un plaisir enfantin de cinéma ou le retour à l’enfance de l’art, sans rien de régressif, bien au contraire : car ce cinéma-là ne sonne pas naïf ou creux, il résonne avec son temps, ombrageux et violent.
Avec cette programmation élective, le festival offrait à son public le privilège de la rareté. Des films en leur temps décriés (surtout en Italie, par une critique acerbe), mutilés lors de leur passage en France et invisibles le plus souvent depuis leur sortie autrement qu’en dvd (ou en blu-ray pour certains giallo notamment, grâce à des éditeurs passionnés comme Neopublishing en son temps ou Le Chat qui fume à présent) et projetés dans les meilleures conditions possibles, c’est ce qu’on attend d’une manifestation de premier plan.


La compétition longs métrages


La Colère d’un homme patient de Raul Arevalo, 2016

Le festival a longtemps servi de contacteur de talents, une manière de force centripète nourrie de l’énergie d’une équipe de programmation inspirée et attirant en son sein les talents de demain. La liste est longue des cinéastes de tous horizons qui sont pour ainsi dire « nés » à Angers (il n’est qu’à consulter la liste des invités au fil des vingt-neuf années du festival pour s’en assurer). Si sa coupe est pleine encore d’inconnus (du public en tout cas, et pour certains, ils en sont d’illustres), sa vocation de défricheur est un peu ébréchée depuis quelques années. Sans doute est-ce dans un souci de plaire au plus grand nombre que l’on retrouve Patients, de Grand Corps Malade et Mehdi Idir en compétition, assuré dès les premières secondes d’emporter les suffrages du public pour les bons sentiments et le non moins bon esprit qu’il véhicule. Cet « Intouchables 2017 » a pourtant fait un véritable tour de France avant d’atterrir là. Le film n’est pas indigne, loin s’en faut, mais sa seule qualité tient dans ses dialogues et leur mise en bouche par une joyeuse troupe de comédiens. En dehors de ça, question cinéma, c’est un peu léger. Le très singulier et par là-même réjouissant Grave, de Julia Doucournau, concourrait lui aussi dans la section française de la compétition, un film de genre très bien produit et qui a déjà beaucoup fait parlé de lui (il sort le 15 mars). Ainsi, depuis quelques années, voit-on des films précédés par leur renommée (sélectionnés dans d’autres festivals internationaux prestigieux), et des avant-premières en bout de course entrer en compétition avec des films beaucoup plus fragiles. Il n’est plus question a priori d’exclusivité pour les longs métrages sélectionnés, et l’on peut peut-être s’inquiéter du nombre de films et d’autant de nouveaux talents qui ne pouvaient exister que grâce à des sélections dans des festivals de cette importance et qui n’émergeront pas, ou plus difficilement. Cela dit…

États d’âmes…


Godless de Ralitza Petrova, 2016

Dans ce premier long métrage, Godless, de la réalisatrice bulgare Ralitza Petrova – déjà récompensé par le Léopard d’Or et Léopard de la meilleure interprète féminine à Locarno 2016 –, c’est peu dire que l’espoir est ténu. Les paysages, comme ces visages filmés en plans très rapprochés, autant de représentations du monde enserrées dans un format carré, racontent le décadrage des élites corrompues et le déclassement des marges d’une société moribonde (postcommuniste) et qui, faute d’ignorer cet état des choses, sait qu’elle n’a plus rien à perdre. Dès le début du film, la réalisatrice nous plonge dans le noir et dans les fluides. L’eau goutte à goutte, égrène un temps infini. Ça suinte, l’odeur ne crève pas l’écran mais les draps et les coulures au mur ne laisseront aucun doute sur la qualité de l’air qu’on respire. Rare, l’air. Au propre. Comme au figuré. Dès le titre, toute tentative d’espoir est éreintée, Godless on vous dit. Pourtant, Gana, héroïne opaque, monolithique, sera transpercée par la beauté : celle du chant, de la musique, traversée par la possibilité d’une harmonie. Une harmonie véhiculée par l’homme et qui n’a pas de prix. Cette découverte interdisant pour elle tout retour en arrière, la mort de celui qui a été son guide lui ouvre la voie d’une rédemption qui passe par le sacrifice. Pas plus de lumière au bout de cette ascension (laquelle s’achève sans doute dans un trou) que dans les bas-fonds des manigances sordides et la frigidité des petits arrangements. Mais une certaine idée d’humanité en sort peut-être sauve.
Si l’on peut regretter une forme de systématisme dans la mise en scène – qui épouse, il est vrai, la radicalité du propos – l’emploi du son comme élément narratif permet in extremis de diffuser une émotion dont le film se montre par ailleurs très chiche.


Compte tes blessures de Morgan Simon, 2016. (Prix des activités sociales de l’énergie, Aide à la diffusion)

Après plusieurs courts-métrages remarqués en festivals et diversement appréciés, Morgan Simon commence à trouver ses marques et à marquer des points dans le camp de l’enfer filial. Son cinéma est écorché, glauque et bruyant, il n’est pas des plus sympathique. Mais il commence à jouir d’un autre capital et à promettre quelque chose d’aussi fort qu’il est viscéral, quelque chose qui n’est pas encore là, quelque chose pour demain. S’il n’est pas encore complètement parvenu à donner une forme convaincante à l’univers qu’il ne cesse d’explorer et dont le graff s’affine néanmoins, s’il n’a pas encore su trouver le ton et le véritable point de déséquilibre qui fait vriller les relations entre ses personnages, récurrents – l’écriture est lourde parfois, les situations ou trop candides, grossières, ou aberrantes, le tissu trop cicatriciel – quelque chose échappe sans achopper : la perversité du lien qui retient un père contre son fils, une monstruosité filmée dans son humanité (et qui nous la rend proche), sans concession, et la grâce d’un acteur qui en quelques plans fait passer la fulgurance d’une douleur ravivée sans cesse ou la tension d’une attente vaine, celle d’une rémission : Kevin Azaïs.


Marija de Michael Koch, 2016. (Prix d’interprétation féminine et masculine)

Double prix d’interprétation mérité (féminine pour Margarita Breitkreiz et masculine pour Georg Friedrich), Marija, de Michael Koch, nous parle d’immigration, de Graal et d’intégration selon différents points de vue (ceux des personnages : marchands de sommeil et usuriers, entrepreneurs opportunistes, clandestins illettrés ou immigrés cultivés) et sous une même latitude (une ville allemande aujourd’hui, ses quartiers identifiés et ses zones d’influence où la précarité côtoie l’opulence).
Quand rien n’est donné, qu’il a toujours fallu lutter ou résister, que l’injustice règne dans un quotidien auquel on ne sent pas qu’on appartient, alors l’échelle des valeurs est vite renversée. Ce film qui porte le nom de son héroïne est un portrait de femme ambivalent(e) – le portrait, la femme. La caméra la suit de dos avançant, dès le premier plan. Volontaire, déterminée, elle ne s’arrête jamais et rien ne l’arrête, pas même son corps ou une idée de ce qu’elle pourrait ou ne pourrait pas en faire selon on ne sait plus quelles lois. Marija a décidé de placer un rêve plus haut que tout, parce qu’il faut bien rester debout et que la hauteur va de paire avec la verticalité : avoir un salon de coiffure, le sien. C’est ce but qui la fait tenir, c’est cet horizon qu’elle poursuit, quoi qu’il lui en coûte. Pour cela, il faut commencer par s’adapter au milieu, et battre en brèche principes, raisons, et sentiments. D’autres, dont une compatriote, renonceront par amour, et rejoindront ce hors-champ hostile, celui des origines, à l’Est (l’Ukraine), dont on ne sait pas ce qu’il contient pour chacune. Marija tient bon, ou mal, c’est selon. Et si elle croit un moment avoir trouvé un associé dans l’aventure (un amoureux peut-être, personnage qui révèle sa complexité au fil du récit, interprété par Georg Friedrich), la remise en cause de son rêve l’oblige à y renoncer. En ne sacrifiant rien à ce rêve, sans doute est-ce elle qu’elle sacrifie, en tant que femme désirante, en tant que femme libre. Une femme qu’elle a choisi d’effacer au nom d’une vendetta intime, un combat qui se joue contre le sort, sans réflexion ni distance.
Un rêve peut être aliénant à la manière d’un pacte et le diable n’est peut-être pas toujours aussi étranger à soi qu’on le croit.
Michael Koch filme les miettes de son rêve européen au présent de Marija, le rythme du film étant insufflé par cette marche forcée de son héroïne qu’il suit sans la lâcher, souvent en plans séquences. Et qui nous regarde pour finir, sans cesser d’avancer.

Métamorphoses…


Grave de Julia Ducournau, 2016

Présenté à la Semaine Internationale de la Critique en mai dernier (Prix Fipresci), récompensé par un Prix du Public à Toronto et par quelques autres prix dans différents festivals dont les Prix de la critique et le Grand Prix à Gérardmer en janvier dernier, le premier long métrage de Julia Ducournau ne déçoit pas et insuffle un vent frais dans le paysage du cinéma français. L’an passé, La Marcheuse, de Naël Marandin et Diamant noir, d’Arthur Harari, que nous avions trouvés tous les deux très convaincants (http://www.fichesducinema.com/spip/spip.php?article5110), marquaient, croyait-on, un retour bienheureux du jeune cinéma français au cinéma de genre. Ce n’est pas tout à fait le cas, pas encore, et trouver là ce film qui emprunte à plusieurs de ces genres, justement, est assez réjouissant. En 2012 déjà, Premiers Plans accueillait Junior, un court-métrage… disons fantastique, pour faire court, de la cinéaste, mettant en scène pour la première fois Garance Marillier et qui repartait avec trois prix prestigieux. Inspirée et comme libérée par sa muse (Garance Marillier, toujours), et sa capacité à tout endosser d’un rôle pourtant épineux dans sa jeune carrière, elle s’installe cette fois un cran plus loin dans le cinéma de genre sans s’interdire jamais d’opérer des incursions dans un cinéma plus classique. Grave tient en effet autant du film d’horreur (avec pour références le cinéma gore et le film de zombies) que du teen movie, du drame ou de la comédie. Prenant à cœur et comme « sujet » la métamorphose adolescente et comme horizon la volée en éclat du déterminisme et l’affirmation de soi, la cinéaste déploie le cheminement de Justine dans l’ombre de sa sœur et de ses parents à partir de son arrivée dans l’école vétérinaire où elle part étudier, jusqu’à son départ anticipé. Arrivée végétarienne, elle y découvre son cannibalisme et grandit avec et contre ça à la fois. Entre animalité et humanité, Justine apprend à composer et se réinvente. La part sombre du film n’interdit jamais d’avancer en empathie avec son personnage principal (ses personnages principaux, car il fait citer l’excellence de la distribution, dont Ella Rumpf qui joue la sœur de Justine, une révélation) alors que Julia Ducournau ne s’interdit rien et opère sur tous les fronts en virtuose de la mise en scène (il n’est qu’à voir les scènes de fête et de danse, hypnotiques). La musique du film fait partie prenante de la narration en enveloppant sa progression de nappes électroniques, sombres ou entêtantes. Ce récit d’apprentissage se coule lentement mais sûrement dans la fable exemplaire et nous embarque loin sur la voie de la subversion et de la métaphore carnassière, mais sans jamais perdre de vue le réalisme dérangé (et dérangeant a posteriori) du départ. Une dernière scène, une dernière phrase dont on ne peut rien dire ici achève d’emporter les suffrages d’un public à la fois perturbé et ravi.


On l’appelle Jeeg Robot de Gabriele Mainetti, 2016

Il y en avait d’autres, des métamorphoses cette année en compétition, d’autres types : d’un côté celle d’un homme blessé avec La Colère d’un homme patient, de Raùl Arevalo et de l’autre, celle d’un voyou de seconde zone transformé en super héros dans On l’appelle Jeeg Robot, de Gabriele Mainetti.

Dans le premier cas, espagnol, la métamorphose s’est opérée au fil des huit années de deuil qui précèdent l’action du film, après un assassinat abominable (8 ans, c’est aussi le temps qu’il a fallu au réalisateur pour écrire son film !). L’idée de vengeance a été conservée sous la glace d’un temps suspendu à une image dans l’image, insoutenable et revisionnée mille fois, et c’est le passage à l’acte qu’accompagne, aussi implacable que surprenante, la mise en scène de Raùl Arevalo. Déjouant systématiquement le spectaculaire qui frappe aux portes du genre, le cinéaste espagnol nous tient en haleine du premier au dernier plan, sans lâcher son personnage, et en nous invitant tantôt sur la piste de la romance, tantôt sur celle du film de casse. La place de la caméra déroute, si proche des corps, des visages, de l’action, des objets, qu’elle donne l’impression d’être elle-même un personnage du film, partie prenante de l’histoire, comme un démiurge pouvant l’influencer peut-être. Antonio de la Torre, de presque tous les plans, campe un homme d’autant plus inquiétant qu’il est comme vidé de tout sentiment, opaque, impénétrable absolument, tandis qu’en contrepoint les paysages solaires, la lumière chaude et verticale rendent imparable la course tranquille du drame.

Prenant un tout autre parti, le cinéaste italien Gabriele Mainetti choisit la voie du spectaculaire, qu’il assume jusqu’au bout dans On l’appelle Jeeg Robot. Ainsi, il réalise un film de super héros « à l’italienne », ambitieux et très divertissant, jouant avec les figures imposées du genre pour raconter quelque chose d’aujourd’hui : individualisme outrancier, médias putassiers, criminalité opportuniste exponentielle. Des personnages archétypaux participent à une succession sans fin de rebondissements, et l’on n’échappe pour ainsi dire jamais à la démesure. L’ensemble est sympathique et les incursions dans ce genre particulier dans le cinéma européen assez rares pour que celle-ci soit applaudie et encouragée.

Et désir


Heartstone de Gudmundur Arnar Gudmundsson, 2016

Grand Prix du Jury, Prix du Public et Prix Erasmus des Lycéens européens, Heartstone, de Gudmundur Arnar Gudmundsson, volait très haut au-dessus de la sélection des longs métrages en compétition cette année, et à tous les niveaux. Le jeune réalisateur islandais dont Le Fjord des baleines, son précédent court-métrage, abordait déjà certains des motifs qui ancrent ce premier long dans une réalité autobiographique qu’il transcende ici avec encore plus de maestria (le suicide d’un proche, l’adolescence, l’intime ceint dans la suprêmatie d’un paysage grandiose et borné à la fois), ancre ses personnages dans un environnement et une réalité à la fois sociale et ontologique puissante. Magnifiée sans excès par la photographie du norvégien Sturla Brandth Grovlen (également chef opérateur virtuose sur Victoria, de Sebastian Schipper, une nuit et un seul long plan séquence !), la scène du drame adolescent qui se joue là sans beaucoup de heurts ni grands fracas malgré la menace de ruptures en chaîne, est aussi celle du désir, et des conflits qu’à tout âge celui-ci sous-tend. Car si les deux personnages principaux de cette fable atemporelle sont deux jeunes amis de peut-être 15 ans, et que le trouble qui les étreint chacun différemment durant cette fin d’été regarde leur histoire mais aussi ce cap de l’adolescence et son ultra-violence, le film explore bien d’autres désirs, par couches, nappes qui s’entremêlent, se croisent, s’affrontent et s’annulent. Fort, élégiaque, il nous plonge immédiatement dans un monde de sensations, d’impressions, d’expressions de l’âme et des corps à un moment charnière de la vie de chacun des personnages, hommes, garçons, filles, femmes. Ce qui se joue n’est banal pour aucun d’entre eux : les deux sœurs de Thor hypersexuées mais encore à cet âge où l’on n’assume pas le regard de la communauté et où l’on a tôt fait de juger en retour, ou la mère abandonnée que la douceur lancinante du désir pour un homme, et même pour rien, vient flatter… Pour Christian et Thor, les deux héros magnifiques de ce poème filmé, il faudra accepter d’être qui l’on est, et cela peut se faire en état de grâce et d’accord rendu parfait avec les éléments, ou dans une intériorité violentée par le regard des autres et le jugement le plus impitoyable qui est celui qu’on porte sur soi. La caméra exprime la sensualité des paysages et des corps, accompagne la caresse d’un rayon de soleil sur la peau, capture l’émoi dans un sourire gêné. On pense à Terrence Mallick dans cette façon d’envelopper les corps et de les installer dans le paysage avec douceur et gravité, une certaine révérence. L’ensemble est d’une belle intensité, encore accrue par le peu de plans larges que contient le film au regard de ce qu’offre et appelle un tel environnement, juste assez cependant pour saisir le paradoxe d’un décor à la fois béant, ouvert aux quatre vents mais aussi vide et contraignant. Étonnant par sa maîtrise sur tous les plans, Heartstone distille un charme et une mélancolie qui persistent, longtemps.

Gaell B. Lerays

Palmarès :
Grand prix du jury, Prix du public et Prix Saftas/Erasmus des longs-métrages européens  : Heartstone de Gudmundur Arnar Gudmundsson (Danemark/Islande.

Prix du public des longs-métrages français  : Patients de Grand Corps malade et Mehdi Idir.

Prix Jean-Claude-Brialy des longs-métrages français  : Paris la Blanche de Lidia Leber Terki.

Prix des activités sociales de l’énergie des longs-métrages français  : Compte tes blessures de Morgan Simon.

Grand prix du jury des courts-métrages européens  : Posle de Hanna Jalili (Ukraine/Iran).

Prix du Public des courts-métrages européens  : Jacked de Rene Pannevis (Grande-Bretagne).

Grand prix du jury des courts-métrages français  : Chasse royale de Lisa Akola et Romane Guéret.

Prix du public des courts-métrages français  : L’Âge des sirènes de Héloïse Pelloquet.

Prix des bibliothécaires des courts-métrages français  : Koropa de Laura Henno.

Grand prix du jury des plans animés  : Balkon de Dagid Dell’Edera (Hongrie).

Mention spéciale des plans animés  : Ayny d’Ahmas Saleh (Allemagne).

Prix format court des plans animés  : La Table d’Eugène Boitsov (France).

Grand prix du jury et Prix des étudiants d’Angers des films d’écoles européens  : Fedor’s journey through Moscow at the turn of the XXI century d’Aksinya Gog (Russie).

Prix du public des films d’écoles européens  : Cieplo-Zimmo de Marta Prus (Pologne).

Prix Arte des films d’écoles européens  : I made you, I kill you d’Alexandru Petru Badelita (France).

Prix de la création musicale des courts-métrages  : Simon Halsberghe pour Kitten Instinct de Liesbeth Eeckman (Belgique).

Prix d’interprétation féminine des courts-métrages français  : Camille Goudeau dans Blind sex de Sarah Santamaria-Mertens (France).

Mention spéciale  : Tatiana iekel dans Toate fluviile curg in mare d’Alexandru Badea (Roumanie).

Prix d’interprétation masculine des courts-métrages français  : Eddhy Dupont dans Chasse royale de Lisa Akola et Romane Guéret (France).

Prix Mademoiselle-Ladubay  : Margarita Breitkreiz dans Marija de Michael Koch (Allemagne).

Prix Jean-Carmet  : Georg Friedrich dans Marija de Michael Koch (Allemagne).

Prix du public à un premier scénario de long-métrage  : Petite sauvage d’Emma Benestan.

Prix Fondation Visio à un premier scénario de long-métrage  : Pearl d’Elsa Amiel.

Prix du public à un scénario de court-métrage  : FC Zagora d’Yves Piat.

P.-S.

1 avec pour illustre exemple, El Chuncho (Quien Sabe ?), de Damiano Damiani, en 1966
2 avec le personnage du justicier et sur fond de racket, assassinats politiques et autres actes terroristes comme dans Big Racket, de Enzo G. Castellari (1975), ou Brigade spéciale d’Umberto Lenzi (1976)
3 Doit-on vraiment citer à ce sujet les maîtres du genre, Mario Bava et Dario Argento ? Ajoutons au moins Sergio Martino, avec notamment La Queue du scorpion, 1971, projeté lors du festival.
4 dans le désordre, étaient représentés : Fernando Di Leo, Sergio Martino, Sergio Leone, Enzo G. Castellari, Dario Argento, Umberto Lenzi, les trois Sergio (Leone, Corbucci, Sollima), Damiano Damiani, Mario Bava, Riccardo Freda, Vittorio Cottafavi, Mario Bonnard, Carlo Lizzani, Tonino Valerii, Anthony Dawson (Antonio Margheriti).




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