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[FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM INDÉPENDANT DE BORDEAUX]

Entretien avec Morgan Simon

A propos de son film "Compte tes blessures"

jeudi 20 octobre 2016, par Jonathan Trullard

Sélectionné hors-compétition au dernier Festival International du Film Indépendant de Bordeaux (FIFIB), le premier long métrage de l’auteur de American Football (2012) et Essaie de mourir jeune (2014), révèle une réalisation impeccable et un jeu d’acteur stupéfiant. En salle le 1er février prochain, ce film au casting parfait impressionne par son intensité et sa maîtrise. Il y est question de Vincent (Kévin Azais, fulgurant comme jamais), chanteur dans un groupe de post-hardcore. Après le décès de sa mère il se retrouve à vivre seul avec son père (Nathan Willcocks) qui tente de refaire sa vie avec une femme plus jeune (Monia Chokri). Discussion avec un jeune cinéaste qui va faire parler de lui.


Tu as trente ans. Mais tu en parais quasiment vingt !

(Rires) Et plus ça avance, plus de gens me le disent !

Tu dis avoir vu quasiment aucun film avant vingt ans, en cela tu es comme Xavier Dolan, vos expériences permettent-elles de dire que l’on pourrait faire du cinéma sans avoir vu de films, comme on pourrait écrire un livre sans avoir lu de livres ?

C’est vrai que je n’ai pas eu une enfance cinéphile, je n’ai pas grandi dans un milieu artistique non plus. C’est plus tard un professeur en école de communication qui m’a ouvert l’esprit, en me montrant l’intro de 2001 : l’Odyssée de l’Espace. C’est seulement depuis cette époque que je me suis forgé une cinéphilie. Mais je pense qu’il n’y a pas nécessité de savoir pour faire. Il y a aussi de très grands mathématiciens qui n’ont jamais pris beaucoup de cours. On peut juste avoir des choses à raconter avec ce que l’on a et ce qui nous passionne. S’il y a quelque chose en toi, il te faut juste avoir le déclic je pense.

Tu es ensuite entré à la Fémis en section scénario.

Oui, et c’est là où je me suis retrouvé à ne faire que ça et à me spécialiser dans ce qui allait peut-être être ma vie. Mes parents ne s’inquiétaient pas trop car j’ai toujours été indépendant et réussi à obtenir des diplômes dans mes études. Ils ne pouvaient rien me dire, même s’ils avaient - et ont toujours - un peu peur pour moi.

Dans Compte tes blessures, on retrouve certaines thématiques déjà présentes dans tes courts métrages, notamment celle des relations conflictuelles père-fils, pourquoi cette question t’intéresse-t-elle autant ?

Disons qu’au départ c’est surtout les personnages qui sont un peu en marge qui m’intéressent, le milieu alternatif. Et puis effectivement des relations humaines très fortes, explosives ou violentes, et qui ne sont peut-être pas ce que l’on vit tous les jours.

Qu’est-ce que tu entends par “alternatif” ?

C’est la question que je me pose dans tous mes films ! Je pense que c’est de ne pas être dans ce qui est tracé, être un peu différent, être libre et en souffrir à la fois. Je pense que c’est le paradoxe de ces personnages que l’on ne voit peut-être pas très souvent au cinéma non plus. Il y avait déjà ça dans Essaie de mourir jeune et American Football. J’ai moi-même vécu dans les cités de banlieue pendant une partie de ma vie, des lieux un peu délaissés même si j’ai des parents aimants. Le fait de vivre toujours un peu à côté de ce qui est le centre est toujours aujourd’hui quelque chose d’agréable pour moi.

Le noeud de ton film, c’est le manque de communication.

Oui et le cœur du problème c’est l’incapacité d’un père à dire “Je t’aime” à son fils. C’était aussi en un sens l’enjeu de mon court métrage Essai de mourir jeune.

En quoi ce film parle t-il de toi ?

Il y a plein de choses forcément qui viennent de ma vie, Houellebecq dit « Pour une chose vraie, une chose inventée », il y a toujours des choses vraies qui sont comme des socles sur lesquels on s’appuie pour ensuite exacerber les sentiments et les situations et donc aller beaucoup plus loin que ce qui est la vie. Je pense que l’on fait tous l’expérience du manque de communication, des non-dits, c’est ce qui nous ronge beaucoup dans la vie. Et puis j’ai un lien très fort avec la scène hardcore.

En parlant de ce milieu, tu expliques qu’il s’est dépolitisé, qu’il n’y a plus de revendications chez ces groupes musicaux, pourquoi ?

Oui, dans les années 1980, il y avait un message politique chez certains groupes, des revendications dans les paroles, aujourd’hui ce n’est plus le cas, j’ai fait des centaines de concerts et je peux dire que ce n’est plus la même chose. Il y a toujours un activisme mais différent, un avant-gardisme sur le véganisme ou le straight edge par exemple, mais aujourd’hui c’est différent, il y a du marketing, des marques, du business.

La fin du film m’a surpris, je ne m’attendais pas à une ouverture presque optimiste.

Il y a une forme d’optimisme oui, le tout dernier geste est incroyable quand on voit qui est ce personnage du père et vis-à-vis de ce qui vient de se passer, mais c’est une fin qui reste dure je crois.

Comment s’est fait ton choix des trois acteurs principaux ?

Nathan est anglo-saxon, il a fait une carrière au théâtre et je l’ai rencontré lorsqu’il est venu en France, sur un tournage à La Fémis, et j’ai aimé son énergie atypique, différente des acteurs français, il est très dans la tension et le physique. J’avais travaillé avec lui déjà et il m’a permis d’exprimer des figures masculines un peu en marge, qui m’intéressaient. Pour Kévin c’est à l’atelier Émergence que je l’ai rencontré, un atelier créé par Élisabeth Depardieu et qui permet de tourner deux scènes de son premier long. Je l’ai associé à Nathan et c’était assez explosif, comme deux corps forts et en même temps très sensibles. Je ne le connaissais pas vraiment, j’avais juste vu son apparition dans Je fais le mort puis dans Les Combattants où il joue un gentil, ce qui est étonnant car je l’avais poussé à l’atelier dans une certaine dureté, j’ai alors compris toutes les facettes de son jeu d’acteur. Quant à Monia, je l’avais évidemment vue dans Les Amours imaginaires mais aussi Gare du Nord et Laurence Anyways, mais j’ai surtout voulu la rencontrer lorsque j’ai vu le court métrage qu’elle a réalisé Quelqu’un d’extraordinaire que j’ai beaucoup aimé. J’ai senti qui était cette personne et je me suis dit que si elle était comme ça, alors elle devait être super en tant qu’actrice.

À quels jeunes cinéastes français aimerais-tu être apparenté aujourd’hui ?

Il y a une nouvelle génération qui pousse selon moi, avec une nouvelle énergie. Yann Gonzalez, Virgil Vernier, Héléna Klotz, Lucie Borleteau par exemple. J’ai avec eux l’impression de voir des gens qui ont du talent et qui font du cinéma, c’est presque rare ! Quand je vois leurs films, j’ai l’impression qu’il y a une vision. Ils vont chercher d’autres terrains esthétiques et ça fait du bien car le cinéma français est esthétiquement pauvre aujourd’hui, et je les admire pour ça !

Propos recueillis par Jonathan Trullard au FIFIB 2016
Merci à Catherine Giraud

P.-S.

Compte tes blessures de Morgan Simon
Avec Kevin Azaïs, Monia Chokri, Nathan Willcocks, Julien Krug
Sortie France : 25 janvier 2017

Chanteur charismatique d’un groupe de hard rock, Vincent, 24 ans, a déjà tatoué la moitié de son corps. Avec sa gueule d’ange et son regard incandescent, le monde lui appartient. Mais l’arrivée d’une nouvelle femme dans la vie de son père réveille les tensions. Vincent n’entend plus retenir sa colère, ni son désir.




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