Accueil > FESTIVALS > Cannes > Cannes 2013 > Braddock America de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler

ACID

Braddock America de Jean-Loïc Portron et Gabriella Kessler

France

samedi 18 mai 2013, par Gaël Reyre


JPEG - 131.5 ko

Elle ne paye pas de mine, cette petite ville de la banlieue de Pittsburgh, Pennsylvanie. Et pourtant, ce patelin de moins de 2 km2 fut le témoin d’évènements parmi les plus importants de l’histoire des Etats-Unis. Braddock ne fut par exemple pas étrangère aux origines de la Guerre de Sept ans, que certains considèrent comme la véritable Première Guerre Mondiale. Mais surtout, elle vit à la fin XIXème siècle s’installer en son sein l’une des plus importantes aciéries du pays. Braddock fournit ainsi pendant des décennies l’acier des rails, des buildings, et des tanks qui firent la richesse et la gloire de l’Amérique. Dans ses premières minutes, le film de Portron et Kessler revient, grâce aux images d’archives et aux témoignages d’habitants, sur l’histoire de cette fantastique réussite économique. C’était la plus grosse aciérie du pays, et on était fier d’y travailler. Un ancien ouvrier évoque presque avec nostalgie les 12 à 14 heures de travail quotidiennes, 7 jours par semaine. Mais voilà. De tout cela il ne reste rien. Aujourd’hui, nombreux sont ceux qui quittent cette ville sans avenir, abandonnant derrière eux leur maison, faute d’acquéreur. Que s’est-il passé ?

« Pas de fumée, pas de travail » dit un policier en désignant la grande cheminée, aujourd’hui froide, d’une des usines qui furent jadis le cœur de Braddock. L’industrie est partie, et les emplois avec. Et les dégâts causés par ce qu’on nomme aujourd’hui familièrement « délocalisation » ressemblent à s’y méprendre à ceux d’un bombardement. Dans les rues : des taudis éventrés, des déchets aux quatre vents, un parfum de ruine, de chaos. Il faudrait détruire ces maisons abandonnées, mais sans aide de l’Etat, le coût serait exorbitant. Les locaux scolaires eux aussi ne sont plus que vestiges. Des images documentaires raniment quelques instants les collégiens qui jadis donnèrent vie à ces murs. Tout au long du film, les archives choisies viennent matérialiser aux moments justes les souvenirs évoqués par les différents témoins. Une utilisation pertinente et précise des documents qui confère au long-métrage rythme et fluidité. « On pensait qu’on pouvait fermer toutes les usines d’Amérique, mais pas la notre » : l’annonce de la fin de l’activité plongea la ville dans une sidération qui ne semble, des années après, pas tout à fait estompée. Mais au-delà de Braddock, c’est du pays tout entier qu’il est au fond question dans ce récit à plusieurs voix. Le film évoque par exemple la condition des ouvriers noirs qui devaient en faire plus que les autres pour se faire respecter. Il déploie son propos sur toute l’histoire sociale des Etats-Unis du début du XXème siècle à nos jours, car il n’y pas qu’à Braddock que la globalisation a sévit, qu’on a fait grève, que des ouvriers se sont fait tabassés ou mettre sur une liste noire. « Ce qui s’est passé dans cette vallée, c’est ce qui a fait ce pays » dit un habitant. « L’industrie n’a pas dépérit, c’était une stratégie calculée » résume un autre.

Précis et rigoureux, Braddock America met en lumière les conséquences cataclysmiques d’un certain capitalisme, et se révèle au final une remarquable leçon de choses sur l’envers de l’économie globalisée.

Gaël Reyre





Suivre la vie du site RSS 2.0|  Plan du site  |  Qui sommes-nous ?  |  Revue de presse  |  Nos partenaires  |  Nous contacter  |  Annuaire professionnel  |  Mentions légales  |  SPIP