mardi 24 juillet 2012, par

Le festival Paris Cinéma a clos sa dixième édition en
dévoilant un palmarès à la fois prévisible et... surprenant.
Donné grand favori dès l’annonce de sa sélection en
compétition (à l’instar de La Guerre est déclarée en 2011),
Tabou de Miguel Gomes a failli repartir bredouille... En
effet, le jury professionnel (très hétéroclite, composé de
Laetitia Masson, Louis-Do de Lencquesaing, Alice Belaïdi,
la musicienne Émilie Simon, l’écrivain Yves Simon et
le journaliste Julien Dokhan) a décerné sa récompense
suprême, le Prix du Jury, au plus que discutable Just the
Wind... mais en gratifiant Tabou d’un Coup de coeur.
Signé Benedek Fliegauf (déjà sélectionné à Paris Cinéma
avec Milky Way en 2008), Just the Wind “conte” un fait divers
tragique survenu dans la campagne hongroise : le massacre
de familles tsiganes par des milices locales. L’approche
choisie par Fliegauf ? “Plus glauque, tu meurs”. Plus
complaisant et manipulateur aussi : après avoir ouvert
son film en annonçant l’issue des “festivités”, le réalisateur
fait lentement monter la tension, sans jamais faire preuve
de la moindre compassion pour ses protagonistes/victimes...
Le cas de Tabou est plus intéressant. Récompensé par
le Prix du Jury des blogueurs et du web, le troisième film
de Gomes a partagé le public. Était-ce l’effet d’attente,
après le “buzz” généré par sa présentation berlinoise ?
En signant cette œuvre gigogne, le Portugais convoque
aussi bien Weerasethakul et Almodóvar que les films
d’aventure hollywoodiens et le cinéma muet. Ce voyage
en Noir & Blanc et 16mm dans le Portugal moderne et
dans l’Afrique coloniale enchante par sa beauté esthétique
et son épure narrative autant qu’il peut laisser insensible
par son hermétisme...
Second film récompensé par
le même Jury des blogueurs, Our Homeland est, lui
aussi, labellisé “histoire vraie”. Première fiction de
la documentariste Yang Yong-hi, installée au Japon, le film
questionne ses racines nord-coréennes en se concentrant
sur un drame familial classique - le frère aîné de l’héroïne,
atteint d’un cancer, est autorisé à se rendre au Japon
pour suivre un traitement - rendu infiniment complexe
par les relations politiques entre les deux pays. Le film
reste malheureusement extrêmement théorique.
Le Jury étudiants a su tirer son épingle du jeu en distinguant
l’un des films les plus intéressants de la sélection : A Simple
Life d’Ann Hui. Cinéaste prolifique (25 films) et pourtant
méconnue en France, Hui s’inspire (encore !) de faits réels
et livre un magnifique portrait de femme, porté par
la prestation de Deanie Ip. Elle évite la “chronique de fin
de vie” lacrymale en laissant entrevoir, parallèlement
à la déchéance de son héroïne, la perte de repères de
son ancien employeur (Andy Lau, à contre-emploi).
Enfin, le dernier prix, doté par Numéricable, est revenu
à Rebelle de Kim Nguyen, dont la jeune révélation,
Rachel Mwanza, a été récompensée à Berlin. Loin de
l’approche “film-dossier”, Rebelle évoque les enfants-soldats
africains en épousant la vision de son héroïne de
14 ans, prise dans une guerre dont les enjeux la dépassent
et qui fait appel à son imaginaire pour survivre. Un récit
libre, fantasque et accessible (car jamais complaisant)
qui fait de Nguyen un auteur à suivre.
Les trois films oubliés du palmarès sont, avec Tabou,
les trois œuvres les plus insaisissables de la compétition :
Historias de Júlia Murat [voir Fiches N°2027], The King of
Pigs de Yeung Sang-ho [voir Spécial Cannes 2012]
et Beyond the Hill d’Emin Alper. Avec sa photo digne
d’un Nuri Bilge Ceylan (l’influence du maître est
évidente), le cinéaste turc signe un premier film
envoûtant, qui lorgne vers le western panthéiste et
contemplatif... pour mieux se conclure sur une fin
provocatrice. Alper prend-il son public au sérieux, ou
s’amuse-t-il, avec un malin plaisir, à le mener en bateau ?
Michael Ghennam