mardi 17 juillet 2012, par
Deux couples de jeunes étudiants partent camper au bord d’un lac. Dans la vacance de l’été, les désirs contradictoires de chacun vont se manifester. Les enjeux se dessinent au fil tranquille des jours dans une inédite promiscuité : rester fidèle à soi-même et oser l’avenir.

Rares sont les films finlandais qui parviennent jusqu’à nous, et c’est déjà un - bon - point de marqué pour les éditions Malavida, en plus d’être une excellente raison de se procurer ce film. Le cinéphile est par essence curieux et Amour libre ne saurait, au moins de ce point de vue, le décevoir.
Niskanen annule les quelques 1900 km qui séparent la Finlande de la France pour nous proposer une variation sur le thème de la jeunesse, dans une mouvance très marquée Nouvelle Vague. Pas de quoi être perdu, donc. On y retrouve la recherche et l’invention, le bouleversement des codes et les ruptures de ton, la légèreté de mise et la profondeur du fond. Sous ses airs d’impromptu, aérien et primesautier, Amour libre traite plus de liberté que d’amour et propose une variation sur le thème de la jeunesse confrontée à son avenir, à ce que lui propose - pour ne pas dire lui impose - la société et plus généralement le monde. Entre démission, conformisme et engagement, la jeunesse apparaît non pas comme un âge doré, mais bien plutôt comme le creuset d’ultimatum en séries qui décideront aussi bien du lendemain que de toutes les années à venir. Abdiquer, déjà, - c’est-à-dire se conformer - ou persévérer sur la voie d’une insoumission radicale - c’est-à-dire s’affranchir. L’idylle estivale et la parenthèse qu’elle offre à ces quatre jeunes étudiants laisse rapidement s’installer le dilemme et se confronter les désirs, souvent antagonistes. Les aspirations s’y affirment ou s’effacent, la fragilité de l’amour et plus généralement du sentiment se fait jour. Vulnérable et impuissante, finalement, à revendiquer une vie sans compromis, la jeunesse avance, grandit, vieillit.
On peut parler ici de vacances initiatiques, d’un été de l’apprentissage qui se fait dans la brûlure de la découverte : de l’autre et de soi.

La fantaisie s’invite dès le générique soutenu par une chanson de variétés dont l’interprète est aussi Riitta dans le film. C’est une première incursion dans la comédie musicale à la Demy ; il y en aura deux autres, filmées à la manière de clips, la caméra suivant le mouvement, le corps en marche de temps en temps, portrait pleine face le plus souvent.
La mise en scène est récréative et refuse le carcan du cinéma de papa, Niskanen essaimant son film de petites notes légères et doucement folles, le rythmant comme au gré de ses envies ou de celles de ses personnages. Les états des corps et des cœurs s’inscrivent dans l’image et la liberté du mouvement, on dirait offerts à l’accident.
C’est donc déjà un effet de distanciation qui ancre le film dans les années 1960 et le lie à Godard et à son Pierrot le Fou. Le chef de file de la Nouvelle Vague française se voit pour ainsi dire cité à plusieurs reprises, notamment dans une séquence où Santtu et Timppa rejouent leur rencontre dans un espace transposé (souvenir d’Helsinki et d’une nuit bien arrosée, convoqué dans un champ à la campagne et incluant dans le jeu le fils du fermier voisin, invité à incarner un policier), ou quand Santtu dit et répète qu’il s’ennuie.
La structure du film porte en elle la nouveauté et une sorte d’esprit de révolution organisée. Le montage en particulier joue sur l’alternance pour créer des ruptures qui forment le contrepoint à la mobilité du regard, de haut en bas, de gauche à droite et vice-versa. C’est presque une nouvelle forme de caméra subjective, en tout cas participative de l’action et de son déroulement, outil de captation qui se fait électron libre quand les acteurs sont dans la confusion des sens ou des sentiments, et reprend pied quand ils se rassemblent, reconstituent les pièces d’un puzzle des plus complexe, à la fois individuel et collectif. Ils sont les morceaux singuliers d’une jeunesse figurée qui s’accordent à peu près mais sans s’ajuster jamais, signe de leur inaliénable unicité. C’est la jeunesse dans sa vitalité et sa présence absolue au monde, physique et sensuelle. C’est aussi la jeunesse qui prend conscience de son destin, d’un passé de peu et d’un avenir sans fin.

Amour libre est un film souriant. C’est l’été, les vacances, l’indépendance. C’est une réminiscence de Monika et une lumière bergmanienne illumine le film.
On évoque les mères et leur absence, enfin. Les souvenirs sont lointains. On est dans une présence qui suit la courbe de l’instant. C’est un îlot de vie, une parenthèse dans le temps. Mikko Niskanen filme les corps bientôt débarrassés de leur habit social et serre de près la nudité, par morceaux de peau, sous la caresse solaire et l’onde tranquille du lac ; un frémissement sous la main, le dos cambré sur un lit de feuilles. L’amour à la ville est enfui - la nudité et le sexe sous la tente ne sont pas filmés, n’existent pas -, on fait l’amour à la campagne, en forêt ou dans un pneumatique, à la dérive. Vision presque idyllique du lâcher prise, pourtant éclaboussée par une vague mélancolie, dans des éclats de conscience immédiats.

La sexualité se vit, mais elle pose déjà question. Leena - ravissante BB finlandaise - jette le trouble dans les fonds tranquilles d’une libido d’autant plus fluide qu’elle est nouvelle, non encore instruite et fardée par l’expérience. Sa difficulté à se donner toute puise dans l’enfance, et le traumatisme inscrit dans le spectacle d’une mort violente qui l’avait trouvée interdite, immobile, figée. Cet épisode est le signe de l’histoire : une mémoire qui constitue et entrave, et qui à vingt ans fait grand bruit. C’est un signal qui alerte le corps et forme l’esprit, dessine tôt le croquis de ce qui adviendra plus tard, et qui se décide maintenant. Leena cheminera tout le film vers un départ jusqu’alors différé. En s’abandonnant à Santtu, en découvrant avec lui son désir, elle qui s’enveloppait de la tendresse presque fraternelle de Timppa va quitter le confort de la durée - Timppa, le futur médecin, dit aspirer à vivre avec la même femme toute sa vie - et partira seule, vers un destin qu’elle jouera enfin comme étant le sien.
Si la sexualité est vécue par les autres sans distance, le désir électrique qui parcourt le film n’est pas sans soulever de problèmes. En se cherchant une voie où engager et affirmer sa personnalité, chacun s’égare dans des chemins de traverse, dans le fantasme ou la réalité.
Dans Amour libre, le désir est montré. Il se manifeste dans un regard, sur un ventre dénudé, un joli fessier moulé, la main serrée sur une cuisse, le trouble de se trouver à deux, isolés. Il figure le fantasme de Santtu qui part rejoindre chez elle, en un rêve éveillé, une star croisée chez un fermier et qui passe ses vacances dans le coin. Désir inassouvi - l’a-t-il même désiré, cet accomplissement - puisqu’une fois arrivé, il poursuit sa route, ignorant les sollicitations de la belle.
Le désir est aussi, comme la beauté, « dans l’œil de celui qui regarde » [1] : celui de Mikko Niskanen comme de ses acteurs à qui il passe une caméra Super 8 et le relais. Un désir d’être ensemble et d’immortaliser les derniers pas de danse dans l’enfance - pas de deux, trois, quatre ; le jeu - désir qui s’étrécira pour se condenser dans l’un, le désir en soi, un désir grandi et mûri à la fois. Notre quatuor interprète un dernier morceau avant le grand saut dans l’âge d’homme. Tout se joue là, par petites touches, dans le courant du film, dans sa limpidité de surface et le trouble de ses fonds.

« Je n’ai pas vécu »
Si le désir est le thème et le motif central du film, son horizon est l’avenir vers lequel les quatre jeunes se dirigent irrévocablement. Un avenir qui s’inscrit dans l’évolution d’une société et plus largement d’une civilisation que la jeunesse a pour vocation de remettre en question, en tout cas d’interroger.
Pour Timppa et Riitta, les jeux semblent faits. Pour Leena et Santtu, rien n’est encore joué.
Timppa se destine à être médecin et se voit conforté dans cette voie dans un épisode du film où il doit soigner une petite fille mordue par un serpent. Riitta rêve de devenir une star de cinéma, se met en scène, tout en aspirant à une vie de conventions (résumée ainsi par Santtu : « foyer, famille, assurance-vie »), à un modèle façonné pour elle et ses consœurs par l’État.
Si Leena et Santtu se cherchent et finissent par se trouver, même provisoirement, c’est qu’ils sont dans une indécision qui les rejette à la marge. Tous les deux écrivent et observent le monde avec une distance pessimiste. Elle confie avoir toujours le sentiment de manquer d’expérience, quoi qu’elle entreprenne, et vouloir connaître « l’envers du décor » (guerres, crimes, famines, mafias, etc.). Santtu, lui, veut explorer tous les côtés de la vie, en passant par toutes les nuances de gris, à condition d’être libre et de pouvoir encore crier sa haine de l’humanité et de « ces salauds qui gouvernent le monde ».
Vouloir, un maître mot, dont les vues sont parfois bien difficiles à assumer. Seule la plus vulnérable de tous, Leena, dépassera ses peurs et fera le choix courageux de l’intransigeance. Les trois autres s’arrangeront avec leurs rêves, Santtu le premier versera dans le compromis en n’osant pas quitter Riitta. Le film a l’intelligence de ne pas trancher sur ce qu’il conviendrait de faire ou pas. Il faut parfois beaucoup de discernement pour rester.

« La jeunesse est paraît-il l’époque la plus heureuse. La vieillesse, ça doit être terrible. »
Tous les quatre assis au bord du lac regardent passer ensemble et en même temps un bateau qui croise de l’autre côté de la berge, puis s’éloigne. Ils inventent l’histoire d’un vaisseau fantôme, se font peur et exultent. C’est le début du film et le partage des imaginaires qui feront bientôt scission.
Amour libre s’achève sur la silhouette de Leena, face caméra dans la forêt, valises posées à ses pieds. La caméra de Niskanen se rapproche et s’éloigne d’elle par à-coups, esquissant son portrait et s’y refusant en même temps. Leena qui est cette beauté fraîche et blonde, pleine de vie et d’envies. Et qui déjà n’est plus cela non plus.
Note de bas de page
1 Michel Piccoli dans Holy Motors, de Leos Carax, 2012.
Gaell B. Lerays
Käpy selän alla
de Mikko Niskanen

Avec : Kristiina Halkola (Riitta), Kirsti Wallasvaara (Leena), Pekka Autiovuori (Timo), Eero Melasniema (Santtu), Anneli Sauli, Mikko Niskanen
Finlande, 1966.
Durée : 89 min
Sortie cinéma (France) : inédit
Sortie France du DVD : 15 juillet 2012
Format : 1,33 - Noir & Blanc - Son : Mono
Langue : finlandais - Sous-titres : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,00 €
Éditeur : Malavida
Bonus :
livret d’analyse et photos exclusives du film