jeudi 5 juillet 2012, par
Pierre Gilieth vient d’assassiner un homme rue St Vincent à Paris. Il prend la poudre d’escampette pour rallier l’Espagne et s’engage dans la légion étrangère à la première occasion. Il croit, à l’instar de ses colégionnaires, avoir définitivement enterré son passé et espère commencer une nouvelle vie. Mais l’un de ses compagnons d’armes, Fernando Lucas, qui se dit son ami, a un comportement qui l’inquiète, bientôt avec raison. C’est un officier de la garde nationale. Sa tête est mise à prix.
La Légion
Adapté du roman éponyme de Pierre Mac Orlan, La Bandera porte le nom de son sujet : la légion étrangère espagnole dans laquelle Pierre Gilieth (Jean Gabin) s’engage pour échapper au couperet d’une condamnation pour meurtre. Duvivier prend d’ailleurs ce sujet à bras le corps, filmant la vie du régiment du soir au matin et dressant le portrait, les us et les coutumes d’hommes qui ont largué les amarres et se sont enrôlés pour cela même : faire table rase du passé, entériner le renoncement en l’avenir, vivre pour mourir si on l’exige d’eux. En un mot, disparaître.
Si La Bandera commence comme un film noir - nuit parisienne sous le halo diffus de réverbères qui éclairent à peine un couple de noctambules enivrés ; ellipse du meurtre figuré par une tache sombre sur la robe blanche de la femme -, on laisse bien vite de côté les motifs et les conséquences immédiates de l’assassinat pour ne plus s’intéresser qu’à la fuite en avant d’un homme que rien ne rattache à ce qui a précédé, sinon le fil du montage. Un homme dont on peut seulement lire la culpabilité dans l’attitude et l’infaillible garde, dans les appels factuels que place la narration sur son passage (des affiches de la Légion, on dirait partout dans Barcelone). Après s’être fait voler son portefeuille par quelque compatriote aigrefin (on pense au début des Magliari de Rosi, quelques 20 ans plus tard), le destin de Pierre est scellé ; il n’a plus rien pour attester de son identité. Il ne tardera donc pas à s’engager dans la légion étrangère, avec une facilité remarquable, les agents responsables du recrutement n’étant pas très regardants. Cette séquence de l’engagement assoit la relation triangulaire à partir de laquelle se jouera le drame : trois hommes, trois français, une amitié, un mouchard.

La Bandera on l’a dit, est un film pittoresque qui tend à saisir le sens de l’engagement de ces hommes dans la légion, prêts à tout abandonner pour combattre dans des guerres qui ne les touchent pas, déracinés volontaires qui ne sont pourtant pas tous des têtes brûlées (mais qui sont d’accord pour mourir, pas pour des idées, et de mort rapide). Des hommes qui s’en remettent à l’autorité pour décider d’un sort que ne les regarde plus, comme dépossédés d’une part de leur humanité. Meurtriers, pauvres hères affamés, chacun a ses raisons pour être venu là, que les autres ignorent.
Duvivier les filme dans un quotidien âpre, insensé, entre manœuvres et exercices, attente stérile, beuveries... Une vie rustre traversée par un cosmopolisme vain, que ne semblent justifier que ces rapports d’amitié masculine, des liens qui se tissent sans un mot, se défont dans un regard.
L’aventure marocaine prend place à l’orée de la bataille sanglante du Rif. On ne sent pas vraiment, pourtant, l’imminence de la guerre, sinon dans les uniformes, la discipline et les armes. On parle même de faire des routes pour le tourisme plutôt que d’entrer en campagne. Le temps s’étire long et pesant, les nuits sont peuplées d’images de crimes et des cauchemars de la vie des hommes, souvenirs projetés sur des écrans surplombant les paillasses. Les rapports à la hiérarchie militaire disent bien l’esprit de la légion qui n’entend pas s’attendrir face au destin de ses hommes perdus pour le monde, et érige en morale le secret du passé. Le capitaine (Pierre Renoir) le dit à l’occasion de sa propre oraison funèbre - « Nos hommes méritent qu’on les oublie », après que Gilieth l’a répété tout au long de son calvaire - « Les hommes qui acceptent ça méritent qu’on leur foute la paix. ».

Certains de ces camarades d’infortune vont jusqu’à se faire tatouer le visage pour ne jamais oublier qu’ils sont désormais au ban de la société (des fois que l’envie leur prendrait d’y regoûter !). On ne saura rien de Mulot, le compagnon de confiance de Gilieth, et un peu plus mais pas grand-chose encore, juste avant sa mort à la toute fin du film, quand il ironise sur son passé de soiffard avant de se noyer, presque au sens propre, dans un verre d’eau. Fernando Lucas, en revanche, montre les signes de sa différence dès la scène du recrutement à Barcelone : il est gai, propre sur lui, et il a de l’argent. Il a aussi de drôle de papiers et une façon de ne jamais être là par hasard qui dénote un intérêt pour autrui étranger à la vie de la légion. Gilieth ne s’y trompe pas qui demande à être muté pour le semer. On ne plaisante pas avec l’isolement du légionnaire. Quand ces deux-là se retrouveront, ce ne sera plus que dans la violence de l’affrontement ou de la mort.

La fin tragique de la 3e Bandera n’est pas jolie jolie. C’est le triomphe de l’indicateur, Lucas, seul survivant du massacre, qui annone « Mort à l’ennemi » à l’appel des noms de ceux qui sont devenus ses camarades in extremis. Lui aussi veut maintenant faire taire son passé, lui aussi est devenu légionnaire.
La romance
Les films de Duvivier ont cela en commun qu’ils cherchent tous, quel que soit leur sujet, à intéresser le spectateur, à le captiver. Ici, le cinéaste éprouve une fois de plus son aptitude à dessiner les amitiés viriles dans l’évidence d’une rencontre ou dans le cheminement de ses personnages. Les hommes se reconnaissent entre eux d’instinct, tels des animaux sauvages qui laissent leur flair décider pour eux.

Gilieth est un homme d’honneur fidèle en amitié comme en amour. Il contredit à chaque plan sa destinée coupable et clame à Lucas qui ne veut pas l’entendre qu’il n’est pas un assassin. Il lui aura prouvé, pourtant, en l’épargnant.
Mulot demeure fidèle à lui-même et à ses compagnons d’armes, présence discrète et rassurante à l’écran. Il incarne l’amitié tranquille qui ne demande ni ne réclame rien, tempère.
Fernando Lucas, le traître, second rôle ingrat qui conduit le suspense et cherche à tromper Gilieth sur tous les plans (y compris amoureux), perd peu à peu de cette détermination individuelle pour s’incorporer au groupe, même si ce groupe n’est plus fait alors que des cadavres de la bandera dévastée.
Chacun a sa manière parcourt le fil d’une amitié qui ne doit rien qu’à la vérité du lien, à son humanité. C’est ce lien qui diffuse à rebours le plus de chaleur dans ce film où le désert est trop aride pour réconforter.

La Bandera est de facture plutôt classique - même si l’on y reconnaît la patte de Duvivier et son goût pour une mise en scène travaillée. Et dans un drame des années 30, il ne peut s’agir d’oublier la femme !
Annabella joue - fort mal - Aïscha, une Slaoui qui envoûtera Gilieth et qu’il épousera illico. Le temps presse quand on risque sa peau. Mais ce rôle féminin est plus un adjuvant au scénario qu’un véritable atout de mise en scène. Loin de pimenter l’action par ses danses lascives ou son intermission dans le dénouement de l’intrigue masculine (Gilieth-Lucas), Annabella porte l’outrance et la douleur de sa condition d’indigène exploitée et enferre le drame dans une intrigue sentimentale à laquelle on ne croit pas. Gabin a beau faire ses yeux de daim, on craque pour soi mais pour l’autre, on ne peut pas ! Ni muse, ni fantasme, Aïscha est surtout une liaison entre les hommes pour, dans un premier temps, faire advenir la vérité des intentions, et pour, dans un second temps, accueillir la consécration du héros (post-mortem).
Il faut croire que Duvivier savait mieux s’entourer d’hommes que de femmes (à une ou deux exceptions près, dont Danielle Darrieux sans doute, dont il disait à qui voulait l’entendre qu’elle était la meilleure) ; c’est en tout cas une évidence ici et qui ne tient pas seulement au fait de son sujet oh combien masculin.
Son rôle dans La Bandera accélèrera la starification de Jean Gabin. Lui et Duvivier continueront dès lors à collaborer dans des projets qui - pour certains - feront date, tels La Belle Équipe, Pepe le Moko et Voici les temps des assassins.
Supplément
Le Travail d’un cinéaste. Jean Duvivier. 1896-1967
De nombreux témoignages - directs ou rapportés - de proches collaborateurs de Jean Duvivier retracent le parcours du mauvais comédien devenu régisseur de théâtre puis réalisateur pour le cinéma.
Un homme rigoureux, peu directif, taiseux et obstiné, qui en charmait certains par son talent infaillible, pour en révulser d’autres par le peu de cas qu’il faisait des techniciens sur un plateau. Pas toujours aimable, pessimiste notoire, Duvivier n’était pas un collaborateur facile et certains de ses tournages (plus de 60 en 48 ans de carrière) en auront pâti. Il reste pourtant l’un des plus grands cinéastes français, un grand professionnel qui employa les plus grands acteurs de son temps, en découvrit certains (dont Gabin), parcoura tous les genres dans une volonté constante d’éclectisme et inventa le populisme tragique.
Note de bas de page
1 Honneur et Fidélité, devise de la Légion depuis 1920.
Gaell B. Lerays
de Julien Duvivier

Avec : Annabella (Aischa la Slaoui), Jean Gabin (Pierre Gilieth), Robert Le Vigan (Fernando Lucas), Raymond Aimos (Marcel Mulot), Pierre Renoir (le capitaine Weller), Gaston Modot (le légionnaire Muller), Margo Lion (Planche-à-Pain), Charles Granval (le ségovien), Reine Paulet (Rosita), Viviane Romance (la fille de Barcelone), Jesús Castro Blanco (le sergent), Robert Ozanne (le légionnaire tatoué), Maurice Lagrenée (Siméon), Louis Florencie (Gorlier), Little Jacky (le légionnaire Weber)
France - 1935.
Durée : 97 min
Sortie cinéma (France) : 25 septembre 1935
Sortie France du DVD : 6 octobre 2010
Format : 1,33 - Noir & Blanc - Son : Dolby Digital 2.0. Mono
Langue : français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 14,99 €
Éditeur : M6 Vidéo
Collection : Les classiques français SNC
Distributeur : Warner Home Vidéo France
Bonus :
Notes de production (13 pages)
« Le travail d’un cinéaste : Julien Duvivier, 1896-1967 » (64’40”)
Bandes-annonces de la collection