jeudi 10 mai 2012, par
Il n’y a pas à raconter ce film qui se veut sans scénario : il débute par une enquête sur le bonheur : "Êtes-vous heureux ?" demandent deux femmes aux passants. Ceux-ci esquivent la réponse ou se répandent en banalités. Puis de la foule, l’enquête passe aux enquêteuses elles-mêmes et à leurs amis, sollicités par Rouen et Morin. Ainsi parlent Mary-Lou, une Italienne sensuelle et torturée ; Marcelline. Israélite, ancienne déportée ; Jean-Pierre, étudiant en philosophie et amant désabusé de Marcelline ; Angelo, un ouvrier de chez Renault, las de son métier sans espoir ; Landry, un étudiant noir qui découvre la France ; Sophie, cover girl ; un ménage d’employés ; une lycéenne.
Au cours de ces dialogues, Morin et Rouch visent à réaliser le "cinéma-vérité" et prétendent saisir l’expression exacte des personnalités. C’est ici que la Télévision fait sentir fortement son influence sur le style adopté par Rouch et Morin, excluant toute autre caractéristique que l’intimisme, imposé par l’emploi quasi exclusif du plan rapproché et du gros plan, et donnant des interprètes une étonnante impression de proximité, ressentie souvent, par exemple, dans "cinq colonnes à la une" (où a été réalisée du reste une des séquences du film).

En bonus : Un été + 50
Il y a cinquante ans, Jean Rouch et Edgar Morin proposaient, avec Chronique d’un été, une expérience déterminante. Captant “l’esprit du temps” cher au sociologue et prolongeant le principe de “cinéma-vérité” cher au cinéaste, leur film tentait de cerner la question du bonheur par l’image et par le témoignage. Le principe était d’une simplicité audacieuse : comprendre, sur
le vif, comment l’on vivait dans la France de cet été 1960. De débats en confidences, de dîners arrosés en micros-trottoirs improvisés, de promenades parisiennes en escapades à Saint-Tropez, la caméra légère de Jean Rouch et les questions aiguisées d’Edgar Morin prenaient le pouls de la jeunesse de l’époque, auscultaient son rapport à l’engagement, au travail, aux idéaux, à l’amour, et exhumaient les fantômes passés (la déportation)
et présents (la guerre d’Algérie). Ce faisant, ils créaient l’occasion de rencontres entre ouvriers et étudiants, comme les prémisses de l’euphorie collective de Mai 68, et dessinaient un portrait multiple, fragmenté, qui assumait sa subjectivité et ses artifices, pour mieux révéler une part de vérité. Aujourd’hui encore, Chronique d’un été agit comme un miroir tendu, offert
à l’interprétation et à la sensibilité de chaque spectateur. À l’occasion de sa restauration et de sa ressortie en salles, le film se voit accompagné désormais d’Un été + 50 réalisé par Florence Dauman, la fille d’Anatole Dauman, producteur historique de Jean Rouch. Émaillé d’interviews actuelles des principaux protagonistes (notamment Edgar Morin, Régis Debray, tout jeune étudiant
à l’époque, et Marceline Loridan-Ivens, qui racontait
sa déportation lors d’une poignante promenade nocturne à la Concorde), ce “documentaire sur le documentaire” n’a rien d’une autocélébration nostalgique propice
à alimenter en making of un quelconque bonus DVD. Au contraire, le film choisit de revenir sur Chronique d’un été par ses à-côtés, par sa marge. En montrant
les images non retenues au montage final et en
les faisant commenter par les intéressés, il dit ce que
le film n’est pas, ce qu’il aurait pu être, pour mieux montrer au final ce qu’il est et comment il crée des conditions “d’éruption de la vérité”. Il révèle a posteriori les choix de Jean Rouch et Edgar Morin et permet une plongée passionnante dans leur processus créatif. Plus que
le portrait d’une époque - qu’il souligne toutefois -,
ce documentaire retient de Chronique d’un été tout
le subtil jeu - au sens ludique, mais aussi au sens d’articulation - entre documentaire et fiction, réalité et mise en scène, vérité et vraisemblance. C’est une scène de rupture rejouée à l’envi par un couple, par ailleurs très détendu entre chaque prise ; c’est un ouvrier à qui l’on demande de siffler en rentrant du travail ; c’est
une conversation entre deux étudiants, dont la morgue dandy empêche toute spontanéité... Une grande leçon !
Cyrille Latour
France, 1960.
Durée : 76 min
Sortie cinéma (France) : 20 octobre 1961
Sortie France du DVD : 6 mars 2012
Format : 1,33 - Noir & Blanc - Son : Mono
Langue : français.
Boîtier : Keep Case avec étui cartonné
Prix public conseillé : 25,00 €
Éditeur : Éditions Montparnasse
Collection : Le Geste Cinématographique
Distributeur : Arcadès
Bonus :
Un été + 50, de Florence Dauman (2011 - 72’)