mardi 8 mai 2012, par
1806. Dans un village des montagnes suisses en passe d’être libéré de l’occupation française, Marcus le rebelle aime la douce Ciglia. Convoité par Pia, une tentatrice résolue, Marcus capitulera pour une nuit devant la puissance d’un désir qui les perdra l’un pour l’autre. Mariés et séparés, Marcus et Ciglia consentent à poursuivre une vie sans passion régie par la contrainte des conventions. Leur soumission à l’ordre domestique et social révèlera bientôt ses limites.

Dernier film muet d’un Lubitsch exilé aux États-Unis depuis sept ans, Eternal Love ose le bout d’une oreille dans le monde sonorisé du cinéma du lendemain. Il est minuit pour le muet. Les cloches sonnent sans bruit, les cartons disent les dialogues, le vent souffle sans siffler et la foule se meut en silence. Il est une minute pour le parlant. Les coups de feu résonnent et provoquent l’action, une table est renversée et la vaisselle se brise avec fracas. Ces bruitages additionnels, qui accompagnent la partition originale du film, soutiennent le mélodrame classique en l’agrémentant d’une modernité d’avant-garde.
Classique, Eternal Love l’est à plus d’un titre. La trame d’abord qui raconte un amour absolu - éternel - unissant un homme (Marcus) et une femme (Ciglia), empêchés de vivre cet amour au grand jour par différents facteurs - attendus - qui leur sont extérieurs, au moyen de stratégies qui les trouveront nécessairement impliqués. Le Héros solitaire et rebelle, fin saoul, ne saura pas résister au désir piqué par Ciglia (qui s’est refusée à lui), et que Pia, terriblement sensuelle, recueillera pour servir ses vues sentimentales, économiques et sociales. Empêchés, dès lors, de se marier, les deux amoureux épouseront chacun ceux qu’un destin aveugle leur prédestinait, et vivront malheureux, dans la nostalgie et le regret, jusqu’à ce que leurs sentiments rejaillissent avec d’autant plus de puissance qu’ils étaient jusque-là déniés. L’issue est tragique et d’un romantisme exacerbé, comme il convient au genre du mélodrame. Destins contrariés, pureté des sentiments, toute puissance d’un amour condamné : rien que de très académique, y compris dans la représentation cinégénique.
Tourné pour moitié en extérieurs dans des conditions étonnamment difficiles (dans les Rocheuses canadiennes), et pour moitié dans les studios des Artistes Associés, le panorama qui sert de toile de fond au drame entre en harmonie avec lui, l’influence et le contamine. Blancs éclatants, roches noires et escarpées, grands espaces et sommets forment un parfait contrepoint aux intérieurs confinés, aux petits carreaux des fenêtres qui divisent le cadre, aux portes closes sur des pièces encombrées. La composition fait sens, plus que les dialogues qui, retranscrits sur quelques cartons, ne contiennent que peu d’informations et semblent plus conventionnels que fomenteurs de sens. C’est dans l’espace et la façon dont les personnages s’y inscrivent, que l’image et conséquemment l’intrigue deviennent signifiantes.

C’est aussi dans l’incarnation, physique et expressive, que réside, se déploie et se dénoue le drame. Le choix des acteurs est ici irréprochable, tant ils contiennent a priori leur emploi. L’intensité des regards de John Barrymore enflamme sa composition d’un héros profondément humain, naturellement discordant : puissant et faible, intègre et corruptible, etc. Camilla Horn et sa blondeur diaphane transparaissent d’évidence l’ingénuité et l’angélisme tout autant que la défaillance inhérents au caractère hyalin de Ciglia. Quant à Mona Rico, ses boucles brunes et sa présence sulfureuse disent sans paroles la dévoration dont elle sera l’artisane. Ces traits presque archétypaux sont constituants d’une forme de stylistique du muet - un précieux outil de signifiance. Ils fondent aussi la Lubitsch Touch, le cinéaste étant plus épris du geste et de l’expression que de la parole et du mot pour dire sa vérité.

Ce mélodrame utilise donc les canons propres au genre sans véritablement y déroger. Lubitsch parvient pourtant à y fondre les motifs singuliers de son œuvre pour en faire un film personnel et original.
Parce qu’il s’épuiserait sans doute à déconstruire la maudite idylle à seuls coups de lyrisme univoque, Ernst Lubitsch s’évertue à immiscer le vice pour pimenter la fadeur présumée du drame amoureux. Les signes et les métaphores sont légions qui disent le désir et la chute. Le fusil, par exemple, devient le réceptacle de l’ambivalence : tout à tour symbole phallique du désir masculin et de son irrésistible attractivité auprès des femmes, et preuve constituée d’un amour absolu et inviolable. Il est l’arme de la conquête (sexuelle, amoureuse, guerrière) et le canon de la reddition (celle d’un peuple de lâches face à l’occupant français ; celle de Marcus qui remet sa vie entre les mains de Ciglia). La boisson est aussi un trait récurrent dans l’œuvre du maître épicurien, qui sert ici la destitution du héros et l’écueil du sentiment en faveur de l’instinct. Cette symbolisation frappe l’œil de l’esprit du sceau d’une réalité brute et hors de question, et embrasse en un temps contracté ce que de longs discours ne sauraient que suggérer.
Le désir est ici partout : qu’on y résiste ou qu’on y cède n’importe pas ou peu. Il conduit le récit, déplace les corps telles des montagnes, fait s’écouler la vie - ses joies et ses peines, le risque récréatif - dans le courant de la narration.
Autre touche caractéristique, Lubitsch filme la foule en mouvement telle une fourmilière écrasée sous les pieds du maître. L’analyse très fine incluse en bonus de cette édition (Le Chaînon manquant) le relève avec raison. Ces hommes réunis dans un même mouvement qui s’élancent, courent, s’arrêtent, surgissent tous ensemble pour converger vers un but unique et qui semble déterminé par une loi naturelle et grégaire, apparaissent à l’écran sous la forme d’un essaim. La caméra suit leur mouvement avec une virtuosité épatante, qui accompagne le rythme, relie les niveaux de plans et fixe le sens.
Cette foule constitue une autre de ces métaphores si expressives dans Eternal Love. Seuls contre tous : le destin de Ciglia et Marcus est inscrit dans la lutte et le déséquilibre qui les mèneront droit à l’abîme.

Un dernier trait remarquable enfin (parce qu’il faut bien conclure et que Le Chaînon manquant contient nombre de clés pour entrer plus avant dans le cœur du film et l’univers lubitschien) : l’incroyable mélange des genres. Après Eternal Love, Lubitsch s’adonnera à la comédie, d’abord musicale, puis sentimentale, souvent satyrique et en tout cas jouissive. Le mélodrame ne semble pas a priori s’inscrire dans le credo du maître. Il y appose pourtant sa signature en y agrégeant une scène de carnaval qui n’est pas sans rappeler l’art du burlesque chaplinien et qui concentre tout le ressort dramatique du développement à venir. À partir d’un comique bouffe et de situations extravagantes, il essaime les jalons qui permettront de culminer jusqu’à un final aussi renversant que cathartique.
Gaell B. Lerays
Avec : John Barrymore (Marcus Paltran), Camilla Horn (Ciglia), Victor Varconi (Lorenz Gruber), Hobart Bosworth (le révérend Tass), Mona Rico (Pia), Evelyn Selbie (la mère de Pia), Bodil Rosing
États-Unis, 1929.
Durée : 80 min
Sortie cinéma (France) : inédit
Sortie France du DVD : 15 octobre 2005
Format : 1,33 - Noir & Blanc - Son : 2.0. Mono
Langue : musique - Sous-titres : anglais, français.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 19,90 €
Éditeur : Malavida
Bonus :
Le chaînon manquant, analyse du film (30’)