jeudi 17 décembre 2009, par

Cette année, l’équipe, assez renouvelée et rajeunie, avait opéré des changements (de salles, de style, de supports, de programmations...) tout en restant dans la ligne de toujours, celle des frères Jalladeau. Les deux programmateurs principaux, Jérôme Baron et Jean-Philippe Tessé (des Cahiers du cinéma), faisaient le lien entre les deux équipes. La réduction budgétaire ne s’est pas trop fait ressentir, à part pour l’absence des ateliers Produire au Sud.
Quels temps forts, alors, garder en tête ?
Selon les festivaliers, cela pourrait être l’émotion ressentie aux trois ciné-concerts de films muets du début des années 30 d’Ouzbékistan et du Tadjikistan, sélectionnés par Cloé Drieu, grande connaisseuse du cinéma de l’Asie centrale, trois films soviétiques au message politique trouvant un écho dans notre actualité (par exemple, La Fiancée de l’Ishan plaide pour la libération des femmes face au pouvoir religieux, islamique en l’occurrence). Ce nouveau dispositif de projection, coordonné par Guillaume Mainguet avec des copies vidéo établies par l’INA, a permis de renouveler le public du festival dans trois théâtres de la ville. Chaque fois, les films étaient accompagnés sur scène par trois musiciens traditionnels, avec leurs instruments traditionnels : un Iranien, un Ouzbek et un Tadjik.
Ou bien, autre temps fort, au Lieu Unique cette fois, “Le Bassin”, une vidéo projetée à la verticale, proposée par l’Iranienne Mitra Farhani. Sans un mot, la torture et la guerre des sexes sont suggérés avec force.
Ou bien la rencontre avec Kiyoshi Kurosawa, auquel J-P Tessé tenait tant. Le réalisateur japonais était le premier à être étonné de se voir classer parmi les plus grands réalisateurs du moment ! Une rétrospective de 16 films, la plupart inconnus en France, a permis de mesurer son travail personnel, y compris dans les films de genre comme Eyes of the Spider. K. K., avec classe, donna une leçon de cinéma devant la salle (comble) du Cinématographe, une ancienne chapelle devenue salle de cinéma depuis un siècle, et aujourd’hui le temple nantais de la cinéphilie.

Ou bien la lecture de Queleh, le scénario du Somalien Abbi Jama, disparu l’été dernier. C’est la slameuse Ngima, accompagnée en musique par son frère, qui a créé en live la bande son d’un film qui ne demande qu’à être réalisé. C’était à l’espace Jacques Demy et cela faisait partie de la programmation de Philippe Reilhac sur la Corne de l’Afrique. Au passage, demandons à Atlantis de sortir sans tarder sur les écrans français le magnifique film éthiopien de Haïle Gerima, Teza.
Ou bien la sélection des courts intitulée Mémoires où se trouvait Me broni ba sur des coiffeuses ghanéennes. On trouve aussi une autre coiffeuse dans les 48 minutes de la première comédie musicale africaine (... à la Jacques Demy, justement), Un transport en commun, de la Sénégalaise Dyana Gaye. Inégal, mais plein de bonne humeur. De ce fait, la présence africaine était un peu plus corsée cette année.
Ou bien, au gré des sélections hors compétitions, quelques perles, que ce soit l’héritage des éditions précédentes de Produire au Sud, comme Huacho et A Moment in June (mêlant élégamment mémoire, destin, théâtre et cinéma...), ou le poignant Shirley Adams, l’attrayant Pandora’s Box, le sidérant Petition ou le superbe Whisper with the Wind.
La compétition : le bon cru 2009...
Bon cru que cette compétition de 12 films, à l’image du film égyptien de Yousry Nasrallah, Scheherazade, Tell Me a Story, du cinéma à la fois populaire et aux exigences intellectuelles évidentes, dans la lignée de L’Immeuble Yacoubian. Cette “Schéhérazade à la télé” est un superbe mélodrame nous parlant intelligemment de la condition des femmes (et des femmes battues, avant tout) et en même temps des rapports entre le pouvoir et les médias. Héritier de Chahine, Nasrallah a réussi un film éminemment politique et prend plaisir à raconter des histoires, un plaisir partagé. Vivement qu’il sorte en France !
Cette année, il n’y avait qu’un seul film d’Amérique latine, et qui plus est décevant, (Todos mienten, sorte de jeu rivettien stérile pour happy few). Mais c’était sans doute pur concours de circonstances. La Chine aussi a déçu. Non pas avec Accident, film de genre de Hong Kong produit par Johnny To, brillant exercice de style sans conséquences, mais avec The Search, road-movie interminable et redondant, aux frontières du documentaire. Pourtant, le point de départ était intéressant : collectage ethnographique, avec une vision anti-touristique des hautes terres tibétaines toutes grises.
L’essentiel de la compétition venait donc d’Asie. Passons sur l’essai décevant car inabouti du Japonais Higushi Sex is no Laughing Matter, chronique fraîche et décalée des Beaux-Arts, mais qui tombe en panne. Les deux docus, venant d’Asie Mineure et du Proche-Orient, étaient plus intéressants. Closure, home movie très personnel de l’Israélienne Anat Even, c’est un peu un Fenêtre sur cour qui serait filmé par Alain Cavalier. La vue sur un horizon multiculturel qui se bouche a pu soit convaincre, soit laisser froid. L’autre documentaire, Bassidji, signé Mehran Tamadon, a plus impressionné. Un Iranien athée, exilé en France, retourne au pays pour rencontrer les milices religieuses. Tout en les respectant et en se faisant respecter, il a trouvé ici un dispositif subtil pour les faire parler. Instructif !
Le Malais James Lee nous envoya un petit film à la frontière du film noir et du film familial, Call if You Need Me, cohérent et mélancolique. Mélancolique et léché, À la dérive, du Vietnamien Chuyen Bui Thac nous parle d’un mariage non consommé et d’amours parallèles. Blind Pig Who Wants to Fly, de l’Indonésien Edwin, a divisé le public en ressassant et massacrant le tube de Stevie Wonder, “I just called to say I love you”. Ce film parle, de façon assez branchée, des minorités chinoises (souvent chrétiennes) dans l’Indonésie musulmane. Mais le problème, c’est qu’on ne dispose pas des clés pour le déchiffrer.
Le pays qui s’est le plus distingué fut finalement la Corée du Sud. D’abord avec Treeless Mountain, qui sort en salles le 30 décembre, et surtout avec Bandhobi. Dans cette chronique réaliste, Shin Dong-il fait le portrait d’une lycéenne passablement tête à claque et mal dans sa peau (la petite actrice crève l’écran !), au moment où sa mère commence une relation avec un chômeur. Le film raconte à la fois les conflits avec sa mère et son beau-père et une relation qu’elle entame avec un travailleur immigré venu du Bangladesh. Les thématiques (rapports intergénérationnels et interculturels, racisme, sexualité) sont particulièrement riches et justes et s’entremêlent sans artifices. Le réalisateur est en totale empathie avec ses personnages, mais sans complaisance morale. Chacun évolue, mûrit, trouve son chemin. Le générique final en est le point d’orgue magnifique. Un film humaniste et émouvant, et pourtant sans aucune mièvrerie. Ce fut un grand plaisir que de le découvrir, et il faudrait le faire partager au public français.
À l’heure du bilan, on a tout de même compté 28000 spectateurs pour les 56 longs métrages et 20 courts. Bel encouragement pour la nouvelle équipe qui donne donc rendez-vous pour un 32e f3c, qui aura lieu du 23 au 30 novembre 2010.
Michel Berjon
Palmarès 2009
Montgolfière d’Or :
Bandhobi de Shin Dong-il (2009 - Corée du Sud)
Montgolfière d’Argent & Prix du Jury Jeune :
Blind Pig Who Wants to Fly d’Edwin (2008- Indonésie)
Prix du Public :
Scheherazade, Tell me a Story de Yousry Nasrallah (2009 - Égypte)
À consulter, le site www.3continents.com