lundi 16 février 2009, par
Durant la Seconde Guerre mondiale, Milos fait ses premiers pas dans la vie adulte. Il a derrière lui tout un héritage familial : son arrière-grand-père invalide de guerre se moquait des ouvriers obligés de travailler, son grand-père hypnotiseur tenta d’arrêter l’invasion allemande sur Prague par ses seuls dons magiques, son père, ancien cheminot, profite de sa retraite en flânant. Après des études pour devenir sous-chef de gare, le jour est venu pour lui d’enfiler l’uniforme et d’exercer son travail. Il rencontre un chef de gare qui passe son temps à s’occuper de ses pigeons et un sous-chef expert en charme, qui s’intéresse plus aux jolies femmes qu’aux responsabilités de son uniforme. Milos retrouve Masa, sa petite amie, face à laquelle il ne parvient pas à exprimer ses sentiments. Cela devient un drame le jour où il devait vivre avec elle sa première relation sexuelle.

Le renouveau du cinéma tchèque des années 1960 a été contemporain d’une nouvelle génération d’écrivains et plusieurs des romans de ceux-ci furent brillamment adaptés au cours de cette période. Tout d’abord, Milan Kundera a été professeur à la fameuse école de cinéma de la FAMU où sont sortis la plupart des cinéastes tchèques novateurs des années 1960. L’un des premiers manifestes de ces nouveaux cinéastes fut une adaptation de contes de Bohumil Hrabal : Les Petites perles au fond de l’eau (1965), film à sketches signés Jiri Menzel, Jan Nemec, Evald Schorm, Vera Chytilová et Jaromil Jires. C’est la réunion de tous ces noms sur un même film qui permet de parler de « film manifeste ».
Jiri Menzel s’est si bien reconnu dans cet auteur, qu’il a adapté six de ses œuvres. Ce sont d’ailleurs ces adaptations qui lui ont permis de décrocher les plus grandes distinctions de sa carrière : Oscar du Meilleur film étranger pour Des trains étroitement surveillés et Ours d’Or à Berlin pour Alouettes, le fil à la patte. Son dernier film en date, sorti discrètement en 2008, Moi qui ai servi le roi d’Angleterre, était encore une adaptation d’un roman de Hrabal. Cette complicité entre un romancier et un cinéaste prouve une chose : Jiri Menzel s’est retrouvé dans la description du monde selon Hrabal, dont les romans ont été le terreau du témoignage de ses préoccupations. Les adaptations littéraires dans l’histoire du cinéma tchèque (comme dans d’autres nationalités cinématographiques) remontent aux décennies ultérieures. Mais il faut attendre les années 1960 pour que les films tchèques ne se contentent plus d’être une mise en images d’un récit initial sur papier. Les cinéastes font leurs la pensée d’un auteur et transposent l’univers, non plus seulement dans un scénario fidèle, mais en considérant aussi une mise en scène qui traduise la lettre du livre. Les descriptions de situations qui pourraient paraître au premier abord anodines chez Hrabal, retranscrites dans Trains étroitement surveillés en filmant l’ennui des employés de la guerre, qui passent leur temps au rythme d’un son d’horloge. Ce temps dilué à l’écran permet de mettre magnifiquement en scène l’érotisme de la jeune femme tamponnée par le sous-chef de gare.

On en oublierait presque le contexte historique de l’occupation allemande. Et pourtant, les wagons remplis d’officiers armés et de munitions, qui passent par intermittence au cours du film, laissent apparaître une ombre inquiétante. Ce contexte posé, le récit suit un héros très discret, celui du jeune Milos dont tout le souci est d’affirmer sa virilité pour exister. Cette quête prend la forme d’un récit initiatique, où la comédie flirte avec la tragédie, jusqu’à l’affirmation finale de Milos. Quittant les modèles idéologiques communistes du héros se sacrifiant à la gloire du parti, le destin de Milos est individuel, tout en créant de nombreuses métaphores universelles : les enjeux de la guerre en tant que tels sont bien vains à côté de ce qui empêche Milos de s’affirmer. Le système totalitaire, qu’il s’agisse du nazisme ou du stalinisme, sont tournés en ridicule à travers, par exemple, l’affaire judiciaire du tamponnage fessier d’une télégraphiste consentante. Si l’érotisme et l’humour éclairent chaque scène, le film reste une tragicomédie dénonçant avec beaucoup d’humanisme tout système totalitaire.
Cédric Lépine
Ostre sledované vlaky
de Jiri Menzel
Avec : Václav Neckár (Milos Hrma), Josef Somr (Hubicka), Vlastimil Brodsk (Zednicek), Vladimír Valenta (Max), Alois Vachek (Novak), Ferdinand Kruta (Uncle Noneman), Jitka Bendová (Masa), Jitka Zelenohorská (Zdenka), Nada Urbánková (Victoria Freie), Libuse Havelková (la femme de Max), Kveta Fialová (la comtesse), Pavla Marsálková (la mère de Milos), Milada Jezková (la mère de Zdenka), Frantisek Husák et Jirí Kodet (les officiers SS), Antonin Prazak (un contrôleur), Václav Fiser, Miroslav Homola, Karel Hovorka, Vladimír Hrabánek, Jan Kotva, Frantisek Marek, Jan Pech, Dagmar Zikánová, Bohumil Koska (un contrôleur [non crédité]), Pavel Landovsk (le voleur [non crédité], Jiri Menzel (Dr. Brabec [non crédité]), Jirí Hálek [non crédité]
Tchécoslovaquie, 1966.
Durée : 92 min
Sortie cinéma (France) : novembre 1967
Sortie France du DVD : 10 décembre 2008
Format : 1,33 - Noir & Blanc - Son : Mono.
Langue : tchèque - Sous-titres : français.
Boîtier : Thinpack
Prix public conseillé : 22,49 €
Éditeur : Malavida
Distributeur : Malavida
Bonus :
Analyse de Romain Le Vern (27 min, 2008)
Livret : Le miracle du renouveau de Galina Kopanenova / La cinématographie tchèque, littérature et cinéma de Zdena Skapova (extraits de Le cinéma tchèque et Slovaque, Éd. du Centre Pompidou)