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Sortie DVD de Appelez-moi Madame, de Françoise Romand

mercredi 31 décembre 2008, par Frédéric Aron


NE DITES JAMAIS : « C’EST NATUREL »


« Je trouve que c’est du cinéma... Comme des acteurs avec un rôle ! », s’indigne un curé dans Appelez-moi Madame à propos du mode de vie d’Ovida et Huguette. Son intervention fait sourire. Sans le vouloir, il renvoie précisément à l’approche documentaire de Françoise Romand.
Dès Mix-Up, son premier film tourné un an plus tôt, la cinéaste inventait un univers formel mêlant regard documentaire et mise en scène fictionnelle. Appelez-moi madame continue sur cette lancée. Là encore, un basculement radical bouleverse la trajectoire des personnages. Après l’échange de nouveaux-nés dans une maternité anglaise, elle nous raconte un changement d’identité sexuelle dans un village de Normandie. Chez Françoise Romand, la normalité se retourne comme un gant. Et l’incroyable va de pair avec la plus morne des banalités.

Ovida Delect est un personnage hors normes. Son visage d’homme, ses robes à fleurs et ses cheveux permanentés perturbent immanquablement. Âgée de 60 ans, elle est devenue « ce qu’on appelle une transsexuelle », précise-t-elle face à la caméra dès le début du film, comme pour pouvoir passer à autre chose, à ce qui compte vraiment : qu’on la considère comme une femme. Tout au long du film, elle n’a de cesse d’affirmer son identité au-delà des apparences. C’est la force du regard documentaire de Françoise Romand, Ovida n’est représentative de rien sinon de sa singularité.
Ovida est poétesse et le film lui donne une vraie place en tant que telle. Chantés par une soliste, ses poèmes intègrent la partition de Nicolas Frize, qui avait déjà signé la musique de Mix-Up. Ils sont également scandés, murmurés ou chuchotés par Ovida, dont la voix est travaillée comme une matière sonore. La cinéaste va jusqu’à mettre en images une proposition d’Ovida. Déroutante, la scène est à double tranchant.

C’est en assistant à une lecture de poésie qu’Huguette est tombée amoureuse de Jean-Pierre - l’ancien prénom d’Ovida, abandonné lors de sa « prise de robe » à l’âge de 55 ans. Ils sont mariés depuis plus de 30 ans et ont un fils adolescent. Autant dire que le couple détonne dans leur village, où Huguette était directrice de l’école maternelle et Ovida, un héros de la guerre. Active dans la Résistance à 17 ans, elle a été torturée par la Gestapo puis déportée. Lors d’une célébration de l’armistice, elle lit un poème, très solennelle, devant le monument aux morts. Autour d’elle, drapeaux à la main, les anciens combattants contiennent leur gêne. Le tableau est assez surréaliste. Cette France tricolore des années 1980 ne l’est pas moins, tant elle semble lointaine, quasiment intemporelle.

Qu’Appelez-moi Madame ait été coproduit par TF1 laisse songeur. Françoise Romand filme le réel avec une légèreté et une fantaisie inédites dans la production actuelle. Ses effets à la Méliès invoquent un cinéma des origines, primitif et troublant. Sa signature : des scènes découpées en plans fixes, un peu bancales, où la fiction s’engouffre dans la banalité du quotidien. Ovida et Huguette ouvrent le film en poussant la chansonnette, rejouent la pause d’une photo du passé, s’improvisent animatrices dans un studio de radio... Tout est fabriqué. Y compris les témoignages, qui s’inscrivent dans une mise en place appuyée. Avec des ratés, comme ce cafouillage général au moment d’un départ en voiture, et des dérapages, par exemple quand Ovida se révolte contre la cinéaste. L’effet de réel surgit à l’intérieur du cadre de la fiction.

Les personnages participent à la représentation de leur propre réalité, ils sont acteurs du film. Françoise Romand refuse la convention d’une paroi invisible entre le filmeur et les personnes filmées. Certaines scènes pourront sembler datées, mais vingt ans après, Appelez-moi Madame révèle de façon criante le formatage actuel du genre documentaire. C’est d’autant plus visible que le film n’a ni l’unité ni la rigueur formelle de Mix-Up. La variété des dispositifs trahit une certaine hésitation. Quand les témoignages perdent leur frontalité et que la cinéaste hors champ pose une question, on se rapproche d’un format plus classique, devenu la règle sur toutes les chaînes de télé. Même si la parole, notamment celle d’Huguette, particulièrement touchante, témoigne d’une complicité et d’une intimité dénuées de tout voyeurisme...

Consciente de cette fragilité, la cinéaste l’explicite dans 22 ans plus tard (30’), un film tourné à l’occasion de la sortie du DVD. En équilibre sur un bateau au large de La Ciotat, sa ville natale, qui est aussi celle des frères Lumière, elle commente sa démarche documentaire. C’est passionnant. On retrouve avec bonheur la même fantaisie, le même dévoilement des procédés de fabrication. Chacun de ses films nous le rappelle : « Ne dites jamais : c’est naturel. Discernez l’absurde derrière la règle consacrée ». Bien trop rare, Françoise Romand revendique de ne rien céder de sa liberté. Elle ressemble à ses films et les défend avec fierté.

Frédéric Aron

Appelez-moi Madame


de Françoise Romand
Avec : Ovida Delect, Huguette, Jean-Noël

France, 1986.
Durée : 52 min
Durée totale du DVD : 83 min
Sortie France du DVD : novembre 2008
Format : 4/3 - Couleur - Son : Dolby Digital 5.1.
Langue : français - Sous-titres : anglais.
Boîtier : Keep Case
Prix public conseillé : 20 €
Éditeur : Doriane Films
Distributeur : Zalys Distribution

Bonus :
- 22 ans plus tard... avec Françoise Romand et Jean-Jacques Birgé Onboard, same same but different.
Site de Françoise Romand : www.romand.org




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