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So what ?

Bon an, mal an, le festival de Cannes est toujours une photographie assez fiable de l’état du monde et du cinéma. Avec celle dont le tirage s’est achevé le 28 mai dernier, le diagnostic – aussi bien pour le monde que pour le cinéma – n’est pas fameux. Côté monde, le constat général était un “no future” monochrome, et la compétition officielle une accumulation presque risible de bonnes raisons de désespérer. Terrorisme, incommunicabilité, délitement des valeurs, corruption, sida, persécution des migrants, prostitution enfantine, maltraitance animale, effondrement social et sauvagerie affleurante, médiocrité et méchanceté cent fois prouvées de la nature humaine : il ne manquait pas une ombre au tableau ! Et en parallèle, côté cinéma, on aura rarement connu une année aussi faible. Une faiblesse qui ne se traduisait pas par une accumulation de mauvais films, mais par un manque absolu de très bons films, de nouveauté flagrante, de puissance incontestable. Un manque de désir en somme, ou d’énergie, ou simplement d’idées.

Au-delà des explications purement factuelles (comme Thierry Frémaux n’avait pas manqué de le souligner dès la conférence de presse, la majorité de ceux que l’on appelle les “habitués” n’avait pas de films prêts cette année), ou des critiques sur les choix de programmation, on peut penser qu’une fois encore la photographie cannoise, avec ses teintes grises, capte quelque chose de juste. C’est-à-dire qu’elle capte une humeur (abattue) et une crise (esthétique). Toutes choses qui se traduisent en premier lieu par le fait que justement les deux éléments dont le festival renvoie l’image – le monde et le cinéma – ne parviennent pas à se connecter, à dialoguer. Comme si la désespérante noirceur du constat dans le champ du réel ne pouvait générer que stupeur et paralysie dans le champ des formes et de la fiction. Comme s’il y avait trop de poids dans un plateau de la balance pour qu’un contrepoids parvienne à s’organiser sur le second.

À ce titre, le dernier Haneke, en dépit de sa relative virtuosité, était assez emblématique. En effet, Happy End est une oeuvre ponctuée de signes d’inclusion dans le présent (karaoké, téléphones portables, application Periscope, youtubeurs, jungle de calais…) mais qui ne débouche sur aucune vision ou aucun propos permettant d’appréhender ce présent. Formellement, Haneke reprend telle quelle l’esthétique fragmentaire de 71 fragments d’une chronologie du hasard (1994) et de Code inconnu (2000), et ne la met au service que d’un propos finalement intemporel sur le pourrissement de la bourgeoisie et d’une sorte d’obsession névrotique pour la cruauté des enfants. Quoi de neuf depuis Le Septième continent (1989) et Benny’s Video (1991) ? Hormis quelques données technologiques, rien. On a donc là une esthétique qui, comme celle des Dardenne par exemple, à un moment a su traduire quelque chose qui était dans l’air, dans la société, dans les esprits, et qui se perpétue désormais telle quelle, sans évoluer et sans que d’autres formes viennent prendre le relais pour traduire des humeurs et des visions plus actuelles.

Il fut un temps où des films très sombres avaient pour fonction de faire exploser la bulle dans laquelle les pays occidentaux pouvaient encore rêveusement se penser protégés. Mais aujourd’hui, qui ignore encore que rien ne va plus ? Qui sera réellement bousculé dans sa vision du monde par les catalogues infernaux dressés par Zviaguintsev ou Loznitsa ? Qui sera sincèrement surpris de ce qu’il découvre quand Ruben Östlund, dans The Square, fait claquer un vernis social désormais très translucide. Et quand Mundruczó se pose en prophète annonçant le retour de Dieu sur Terre pour sauver un monde entièrement aux mains de gros porcs corrompus et gras du cheveu, qui pourrait sérieusement y voir autre chose qu’une fuite en avant pour se donner l’air d’avoir quelque chose à dire ? Lanceurs d’alerte à contre-temps, la majorité des films de la compétition donnaient le sentiment de regarder le monde avec gravité, mais sans y voir ou en savoir quoi que ce soit de plus que nous. C’est déprimant, mais ça, pour le coup, c’est assez nouveau.

 

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