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“Houellebecq m’a beaucoup inspiré ” Rencontre avec Argyris Papadimitropoulos, réalisateur de Suntan

Vous réussissez parfaitement, dans votre film, à rendre compte à la fois de la mélancolie d’un quadragénaire et de la vitalité de la jeunesse. Ces deux mouvements créent un tempo singulier et donnent au film toute sa singularité…

Mon intention initiale était bien de mélanger ces deux vibrations, qui font écho à des choses qui me perturbent : avoir envie de rester un éternel adolescent tout en étant un quadragénaire, vrillé d’obligations et de restrictions. Danser entre ces deux identités, c’est toute ma vie.

Kostis est un homme intrinsèquement, profondément, intimement triste. Lui avez-vous imaginé une histoire préalable ?

Je ne le souhaitais pas car, pour moi, tout se joue le temps du film et je m’intéresse peu à ce qui pourrait advenir à mes personnages avant ou après. En revanche, durant les 90 minutes qu’il dure, je veux que les acteurs y disent tout de leur intériorité. C’est ici ce qu’a fait, de très belle façon, Makis Papadimitriou. Ainsi, on comprend, dès la première image, qui s’ouvre sur son visage grave, que quelque chose ne va pas chez le personnage qu’il interprète, et que le fait de venir travailler sur cette île en plein hiver n’était sans doute pas un choix.

Justement, vous jouez avec les saisons… L’hiver est aussi celui de la vie, quand l’été est le temps de l’explosion de la jeunesse…

Le film est effectivement bâti sur un jeu de contradictions : hiver/été, jour/nuit, corps jeunes/corps décrépis, silence/tumulte. Ces contrastes dessinent aussi ma façon de penser. Par ailleurs, sur ces îles, la césure entre hiver et été est très puissante, car si l’hiver les rues sont désertes dès 20 heures et tous les commerces fermés, l’été, c’est la folie, et des centaines de personnes font la fête. Du reste, les insulaires ne vivent, toute l’année, que sur les bénéfices réalisés en période estivale, soit durant un mois et demi. Enfin j’ajouterais que pour ma part, je hais l’hiver, et pas seulement à cause du froid… J’en déteste jusqu’à l’idée.

Cette île d’Antiparos, c’est une image de la femme, mais c’est aussi un lieu clos, donc l’un des éléments de la tragédie, car Kostis y est totalement prisonnier de son obsession…

C’est exact et, en fonction de l’angle choisi, elle peut être un enfer ou un paradis. Elle n’est donc pas seulement un lieu, mais aussi un personnage en soi. Et puis j’aime aussi cette île pour y avoir passé de nombreuses vacances…

La scène où Kostis cherche éperdument Anna m’a évoqué celle où, dans Mort à Venise, von Aschenbach cherche éperdument Tadzio. Même obsession de la beauté, même préfiguration de la mort. Visconti fait-il partie de vos références ? Quelles sont les influences que vous revendiquez ?

À la vérité, je n’ai pas pensé du tout à Visconti ici, mais je suis flatté que vous y pensiez. Mes références, en réalité, ne sont pas cinématographiques. Pour Suntan, c’est Houellebecq et son Extension du domaine de la lutte qui m’a beaucoup inspiré et, dans une tonalité très différente, le comédien Louis C.K, maître de l’humour new-yorkais qui incarne parfaitement les frustrations de la quarantaine.

Le film s’appelle Suntan, (bronzage en français,) or le bronzage est beau mais disparait vite, comme la jeunesse… Est-ce la raison pour laquelle Kostis ne bronze pas ? Le fait qu’il ne soit pas sexy est-il un élément important de la narration ?

Absolument et, en ce sens, j’ai imposé à Makis Papadimitriou qui joue Kostis des restrictions cruelles. De début avril à septembre, durée du tournage, il n’a pas eu le droit de nager ni de bronzer et devait conserver son affreux bob alors qu’en fait, à la ville il est plutôt sexy et a du succès auprès des femmes, ce qui prouve que c’est un bon comédien ! Quand j’ai décidé d’appeler le film Suntan, titre pour moi essentiel, certains ont entendu Satan. Je crois que ça m’a plu parce que cela dit aussi quelque chose du film.

En fin de compte, qu’est-ce qu’une belle fille comme Anna, si jeune, si séduisante, vient chercher chez Kostis ? S’agit-il d’un jeu pervers, ou bien cet homme finit-il par la toucher ?

Anna fait ce qu’elle veut quand elle le veut et ne s’impose aucune contrainte autre que celle que lui dicte son désir du moment. Alors certes, pourquoi le séduit-elle… La question qu’elle se pose est en fait pourquoi ne pas le faire.

Kostis perd Anna dès l’instant où, en lui faisant une scène de jalousie, il la renvoie à quelque chose d’affreusement normatif. Est-ce le moment de bascule du film ?

Elle ne lui a rien promis, comme elle ne promet rien à personne. Il faut l’aimer en le sachant. Kostis ne l’a pas su et il est perdu. Il n’avait rien. En l’aimant, il devient riche de tous les possibles. La perdre, c’est mourir.

On a aussi du plaisir à voir un film de production et de réalisation grecques qui s’attache à autre chose qu’à dépeindre la crise économique. Était-ce important pour vous de vous démarquer de cette option et de ne pas donner à voir un film politique ?

Je suis ravi que vous le notiez car c’était effectivement essentiel pour moi. De même que l’on n’attend pas d’un réalisateur suisse qu’il fasse un film sur les banques ou le chocolat, les réalisateurs grecs ont aussi le droit de traiter de sujets personnels. Malgré la crise, nous continuons à avoir des problèmes de cœur ! Enfin, même si le film peut avoir différents niveaux de lecture – et je reste ouvert à ce type d’approche – mon intention n’était clairement pas de travailler sur sa dimension métaphorique.

Propos recueillis à Paris le 27 mars par Nathalie Zimra