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Cannes à marée basse

Pour la troisième fois consécutive on aura, cette année encore, découvert le lauréat de la Palme d’or en ouvrant des yeux grands comme ça. Fini le temps des Angelopoulos ou des Malick venant recevoir des Palmes acquises d’avance comme on vient toucher ses indemnités de retraite. Finis les favoris qui gagnent la course à la fin. Désormais tout est possible. Ainsi, après avoir apporté la consécration suprême à Jacques Audiard pour un petit film, que lui-même considérait comme pas totalement achevé (Dheepan), et après avoir fait entrer Loach dans le club des double palmés sur une sorte d’improbable concours de circonstances, Cannes transforme cette année en super-auteur un cinéaste dont même les cinéphiles pointus n’étaient, avant le festival, pas encore bien sûrs de savoir exactement comment le situer et comment prononcer son nom. Auteur de l’intrigant Happy Sweden en 2008, puis du féroce Snow Therapy, Ruben Ostlünd est assurément un cinéaste en pleine ascension, mais que la Palme semble placer à un niveau qu’il n’a en réalité pas encore atteint. Mais soit, au moins cette Palme a le mérite d’être inattendue et d’exprimer un coup de cœur dont la sincérité paraît difficilement contestable. Pour le reste du palmarès, en revanche, le jury semble avoir joué sur des formes d’évidences, parfois au risque de la faute de goût. Privé de Palme d’or, les 120 battements par minutes de Robin Campillo – seul film à avoir suscité une émotion un peu vive – se rabat logiquement sur le Grand Prix. Diane Kruger (pour In the Fade de Fatih Akin) et Joaquin Phoenix (pour You Were Never Really Here de Lynne Ramsay) décrochent les prix d’interprétation pour des rôles relativement similaires de personnages hantés, violents, dans le trauma jusqu’au cou. Lanthimos est encouragé dans ses poses “j’ai un univers” par un prix du scénario, pour sa pompeuse Mise à mort du cerf sacré. Etc. Globalement, et même si Haneke repart cette fois bredouille, les prix auront récompensé une image un peu caricaturale du “cinéma de festival” : sombre, désespérément pessimiste, s’affirmant de façon volontariste, soit par la violence, soit par la performance plastique, soit par les signes extérieurs de forte personnalités. En parallèle, les proposition un peu plus alternatives, complexes ou tendres de Todd Haynes, Hong Sangsoo, Bong Joon Ho, Doillon ou les Safdie ont été laissées de côté. On peut le regretter. Cependant, si en 2015 et 2016, il y avait quelque chose d’assez choquant à ce que Dheepan ou Moi, Daniel Blake gagnent en dépit de la présence en compétition de vrais grands films, comme Mia madre ou Aquarius, cette année nous n’étions pas dans cette configuration-là. En effet, 2017 aura été une année assez historiquement faible. Une faiblesse qui ne se traduisait pas par une accumulation de mauvais films, mais par un manque absolu de très bons films, de nouveauté flagrante, de puissance incontestable. Plus que de soulever des questions concernant les choix de programmation, cela dit sans doute quelque chose d’un certain état du cinéma. Et c’est là-dessus que nous essaierons de réfléchir dans notre Spécial Cannes, qui sera joint au prochain numéro des Fiches.