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Entretien avec Régis Sauder

Sélectionné en compétition à la dernière édition du Cinéma du réel, ce nouveau documentaire de Régis Sauder est son film le plus intime. Entre honte sociale et refus d’oublier son passé, le réalisateur filme son retour dans sa ville natale après l’avoir fui il y a trente ans. Se battant en salles depuis quatre semaines, ce film mérite une belle exposition et dans cet anxiogène entre deux-tours électoral, il était nécessaire d’en reparler avec son auteur. Rencontre avec ce cinéaste marseillais trop discret, également président de l’Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion (ACID).

Comment se passe la vie de ce film en salles ?

Il y a des moments forts et de belles rencontres en tournée ! Mais le marché est violent, c’est donc difficile, on aimerait le voir programmé davantage et mieux exposé, à Marseille notamment où on a qu’une seule séance par jour. Mais on va le travailler sur la longueur, jusqu’à la fin juin au moins, c’est un long chemin d’accompagner ses films, de villes en villes, de salles en salles, c’est à la fois joyeux et compliqué… On a eu aussi quelques beaux papiers de qualité dans la presse, donc je suis ravi !

Vous signiez en mars 2014 une tribune dans Libération dans laquelle vous exprimiez votre colère face à la présence de Florian Philippot au second tour des municipales (A lire ici, ndlr). « La colère » avait justement été un des titres envisagés pour ce film, pourtant on vous sent plutôt apaisé aujourd’hui, regrettez-vous le ton que vous aviez utilisé à l’époque de l’article ?

Je ne le regrette pas non, car c’est en faisant ce film que j’ai pu retrouver un peu plus de sérénité. Le chemin du film est celui de la réconciliation même si ma colère n’a pas disparue. Et puis cette tribune était une réaction très spontanée, alors que le film ne s’inscrit pas dans les même temporalités de pensées et de réflexions car j’ai mis quatre ans pour le faire. Finalement cette tribune m’a permis de faire ce film, ça m’a permis aussi de trouver des personnes en face de moi qui ne comprenaient pas ce que j’avais voulu dire. C’est vrai ensuite que « La colère » avait été un des titres envisagés pour le film, parce que j’étais moi-même en colère mais pas du tout contre Forbach ! (Rires).

J’étais en colère contre toutes ces institutions du cinéma qui vous mettent des bâtons dans les roues et ne vous financent pas. J’avais le sentiment qu’on ne m’accordait pas cette prise de parole. C’est donc aussi un film sur le droit d’énoncer une parole. Le film dépasse le contexte Forbachois, le cœur du sujet est la question de l’héritage, de la transmission et la possibilité de prendre la parole. Et en effet, prendre la parole aujourd’hui c’est compliqué, parce que notamment ce sont les institutions qui décident de qui y a droit ou non. Aujourd’hui, je suis content que cette parole soit accueillie par le public.

Comment a réagi le public à Forbach ?

C’était très fort, très émouvant, il y avait énormément de monde dans la salle. Bien sûr, ça n’a pas plus à tout le monde, certains ont trouvé qu’ils n’avaient pas besoin de cette image-là de leur ville, les commerçants par exemple. D’autres gens, ceux de la cité du Wiesberg par exemple, étaient très heureux d’entendre leur parole énoncée et de voir un travail sans complaisance sur la violence qu’ils subissent. Il y avait Claire Burger dans la salle qui a exprimé le fait que les artistes ne sont pas là pour offrir des films promotionnelles, que Forbach est complexe dans ce film et qu’il n’y avait pas de volonté d’exhaustivité dans mon travail.

Votre famille a t-elle été surprise par la honte sociale que vous avez ressenti plus jeune et que vous avez exprimé en 2014 dans Libération et aujourd’hui dans ce film ?

C’est quelque chose qui avait été exprimé, je suis entouré et entourant donc on peut en discuter et échanger facilement. Il n’y a pas eu de malaise même si c’est toujours compliqué car la famille a certainement la sensation d’être passé à côté d’une souffrance, moi-même aujourd’hui je passe peut être à côté des souffrances de mes fils.. C’est quelque chose que j’ai mis en récit, mon enfance là-bas remonte à 30 ans donc il y a de la distance par rapport à ça aujourd’hui, ça ne s’est pas fait sous le coup de l’émotion.

 

 

Le souvenir et l’oubli sont au cœur de votre film, ces thématiques font évidemment écho à la maladie d’Alzheimer de votre père. Quelle a été votre propre part d’oubli, volontaire ou non, de votre ville natale ?

J’ai renié Forbach, j’ai essayé de m’en éloigner le plus possible, mais je ne l’ai jamais oublié ! C’est une ville dans laquelle je retournais régulièrement pour voir mes parents, pour les fêtes par exemple, même si ma vie était ailleurs. Ce film témoigne de cet attachement. Je ne sais pas s’il est possible d’oublier.. On peut mettre de côté dans un processus d’enfouissement et de reniement, mais pour ma part l’oubli est impossible. Pour moi, il s’agissait justement de ne pas oublier pour faire quelque chose de ce passé.

À l’époque de Nous, princesses de Clèves, votre travail faisait écho aux déclarations de Nicolas Sarkozy sur la démocratisation de la littérature. Aujourd’hui vous prenez en compte la montée du Front National à Forbach, votre cinéma est à l’évidence « politique », pourquoi rejetez-vous cependant le terme « militant » ?

On ne peut pas dissocier le cinéma du contexte politique effectivement. Nous, princesses de Clèves a été rattrapé par le discours de Sarkozy ; pour Retour à Forbach, il est question d’une réflexion sur l’héritage et ça s’inscrit évidemment dans l’époque politique actuelle. J’ai inscrit ces histoires dans le bruit du monde, mais ces événements politiques ne sont pas les histoires de ces films.

Le choix de sortir Retour à Forbach quatre jours avant le premier tour des Présidentielles semble pourtant un geste militant…

Pas « militant », c’est une prise de parole que je prends parce que j’ai des choses à dire et que ma parole peut éclairer certains. Disons que ce n’est pas « militant » au sens où je ne suis pas attaché à un parti ou à une idéologie précise. J’ai juste des convictions et des idées que je défends, c’est politique au sens où on a tous une inscription politique dans la société mais ce n’est pas « militant » au sens partisan. Ceci dit je ne renie pas le mot « militant », qui renvoie à des gens que je respecte. Je défends des idées qui de façon transversale trouvent une place à gauche et dans certains mouvements mais je m’enferme pas dans une équation militante.

 

 

Une des questions qui revient régulièrement dans les interviews que vous donnez actuellement concerne l’absence d’électeurs Front National dans Retour à Forbach. Vous répondez avoir voulu vous placer du côté de ceux qui « font avec ». Êtes-vous gêné par l’incompréhension que peut générer votre parti-pris ?

Ce que travaille ce film, c’est la question du contexte. Les électeurs du Front National ont exactement les mêmes parcours que les situations évoquées dans ce film, c’est juste qu’à un moment, certains font un choix de glisser ou pas un bulletin FN le jour des élections. D’une certaine manière, j’ai pas envie de les condamner ou de les stigmatiser, surtout à cet endroit là, à Forbach il y a beaucoup de gens qui sont dans une grande souffrance et j’avais pas envie de taper dessus. Aujourd’hui, plus les rencontres avec le public s’enchaînent, plus je pense que c’était un bon choix car cela aurait été contre-productif.

Les filmer aurait-il paru surplombant ?

D’une part oui, déjà parce qu’ils n’ont pas les même outils que moi. J’ai rencontré des gens qui ne s’en sortaient pas économiquement, qui se sentaient abandonnés, et qui à un moment pensent que le FN peut régler la situation. Mais cela ne m’aurait pas permis d’évoquer quoi que ce soit d’autre que ce que j’évoque déjà dans ce film. Je voulais travailler sur ce que l’on fait lorsqu’on est dans cette situation, qui est une question que l’on doit tous se poser, que faisons-nous lorsque l’on sait que le Front National va faire un tiers des voix aux élections ? On doit se poser cette question non pas seulement à l’échelle d’une ville, mais à l’échelle d’un pays.

On peut lire dans le dossier de presse la réaction d’Annie Ernaux suite au visionnage de votre film. Évidemment on pense aussi à Didier Eribon, l’auteur de Retour à Reims, quel a été sa critique ?

On a beaucoup parlé avec Didier et c’est un film qui s’inscrit dans son sillon évidemment, les parcours sociaux étant bien sûr importants pour lui. On s’est rencontré au tout au début de ce travail et on a été en contact pendant toute la réalisation de ce film, même si Retour à Forbach n’est pas Retour à Reims, c’est une autre histoire.

Après un transfert de classe, est-il difficile de porter un regard juste et dépouillé de toute rancoeur sur son milieu d’origine ?

Pour moi, c’est une question de déplacement, on a pas les même outils pour aborder les choses, j’ai pas le même parcours que ma cousine par exemple qui est restée à Forbach, et on a pas les mêmes références, du coup elle fait comme elle peut, moi aussi. Il y a eu un sentiment d’aller vers un ailleurs mais il faut se souvenir de là où on vient. Il y a des exemples de personnes qui oublient leur milieu d’origine et accueillent tous les attributs des classes dominantes pour finalement presque stigmatiser leur milieu d’origine. Des personnes venant d’un milieu défavorisé et ayant accédé à des postes ministérielles par exemple, qui ont épousé le langage des dominants. Moi, j’ai grandi dans une famille très aimante, même s’il y avait parfois de l’incompréhension ou un refus de ce que j’incarnais, ayant par exemple parfois été traité de « bobo ». Mais j’ai pu dépasser ça, je savais d’où ça venait. Et puis il y a aussi des gens qui sont dans une grande souffrance affective dans ces milieux-là, se séparer lorsqu’on est pauvre est compliqué par exemple.

Vous étiez envieux des enfants de la « haute ville ». Avez-vous cependant connu, à Forbach ou ailleurs, des exemples de honte sociale inversée ?

Il y a peu d’exemples. Dans Transclasses ou la non-reproduction de Chantal Jaquet, qui est d’ailleurs un ouvrage sur les entre-deux sociaux et toutes les problématiques reliées, il y a quelques cas évoqués de parcours de classes dans l’autre sens mais c’est quand même rare.

Pouvez-vous aujourd’hui assimiler cet apaisement et cette réconciliation trouvée au travers de ce film au résultat d’un travail quasi-psychanalytique ?

C’est un film porté par l’analyse, il y a tout un travail sur des thèmes qui viennent de l’analyse. « Perdre quoi ? » par exemple, est une grande question de l’analyse. C’est la mise en pensée et au travail qui m’a permis l’apaisement, c’est finalement me rendre compte que mon héritage est très commun de celui de Mohammed et Flavia par exemple. C’est donc se retrouver sur un héritage commun qui m’a permis de trouver une sérénité. Me dire que je viens de là et que l’on a cet héritage commun et que l’on peut continuer ce partage.. C’est quelque chose que j’avais évidemment compris intellectuellement avant de faire ce film, mais là je l’ai mis en mots, en rencontres, en pratique.

Loin d’être à la fin d’un processus, vous dîtes qu’aujourd’hui s’ouvre le champs d’autres films possibles. Souhaiteriez-vous réinjecter les réflexions entreprises dans Retour à Forbach dans vos prochains films, et pourquoi pas dans des fictions ?

Oui, c’est ce sentiment de la prise de parole, de récit cinématographique qui ouvre le champs à tout un tas de films où j’aurais une place évidente. C’est aussi essayer de lutter contre la tyrannie du personnage dans le cinéma documentaire. Aujourd’hui un documentaire doit avoir tous les attributs de la fiction. Pour moi, le documentaire est beaucoup plus large que ça, à l’instar de grands cinéastes qui sont dans cette modalité de montrer leur regard et de faire entendre leur parole parce que ça éclaire et met en récit. C’est ça qui est joyeux ! À chaque fois que j’écoute Alain Cavalier, je me dis que c’est le cinéma que je souhaite faire, prendre ma caméra, filmer.. C’est ainsi que je souhaite appréhender mes prochains films !

Vous parliez de vos difficultés financières pour faire Retour à Forbach et de ces institutions qui posent des obstacles à la création, en êtes-vous déjà arrivé à baisser les bras et envisager d’arrêter le cinéma ?

… c’est vrai qu’avec ce film, je me suis parfois demandé si j’y arriverai.. Mais non, j’ai jamais pensé à arrêter.. J’ai trop de plaisir à faire des films, j’ai trop de désir pour des films à venir. À l’ACID je fais pour le coup un travail militant, je travaille pour que les films soutenus soient exposés. Parce que l’exploitation, les mécanismes de production et les freins à la création sont des champs que je connais et où je m’engage, et pour le coup.. de façon militante !

Propos recueillis par Jonathan Trullard à Marseille, le 2 mai 2017.


Retour à Forbach de Régis Sauder
Sortie France : 19 avril 2017

Régis Sauder revient dans le pavillon de son enfance à Forbach. Il y a 30 ans, il a fui cette ville pour se construire contre la violence et dans la honte de son milieu. Entre démons de l’extrémisme et déterminisme social, comment vivent ceux qui sont restés ? Ensemble, ils tissent mémoires individuelles et collectives pour interroger l’avenir à l’heure où la peur semble plus forte que jamais.