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Bilan de la 39e édition du Festival International de Films de Femmes de Créteil

Dedans, dehors, devant, derrière, ou tête en l’air : où que les femmes cinéastes projettent leur regard, le Festival International de Films de Femmes est là depuis 39 ans pour l’intercepter et, le cas échéant, montrer comment elles ont transformé, modelé le bout de monde qui les a poussées à s’arrêter pour nous en offrir une part, et ce qu’elles en ont fait. Les programmatrices du festival – qu’il s’agisse de documentaire ou de fiction et dans n’importe quel format – sont des glaneuses de pépites ou de curiosités, et si la qualité des œuvres qu’elles sélectionnent n’est pas toujours suffisante pour les élever au rang de chefs-d’œuvre, la sincérité et l’engagement qui portent chacun de ces films, les débats qu’ils ne manquent pas de susciter, sont chaque fois susceptibles de créer l’évènement auquel nous sommes tous et toutes invités – et pourquoi pas appelés – à participer.

Cette année encore, la MAC bruissait du murmure des conversations entre spectateurs de tout âge, membres de l’équipe et invités du festival. On parlait goûts, formes et idées, il y avait du cinéma partout, et la joie d’être là.

 

(Auto)portraits

Belle de nuit – Grisélidis Real, autoportraits, de Marie-Eve de Grave

Autoportraits, c’est le sous-titre qu’offre Marie-Eve de Grave au film qu’elle dédie à celle qu’on qualifiera de muse – pour la réalisatrice à n’en pas douter, et pour nous à sa suite, spectateurs de ce beau film-poème éponyme si inspiré : Grisélidis Real. Grisélidis, femme soumise et femme rebelle, catin fidèle, exilée aux mille mondes qu’elle recrée dans ses écrits, féministe, femme de chair et de lettre, mère sans mère… Cent visages pour une personnalité hors du commun, une figure romanesque invitant l’intime sur la scène publique et jouant ses engagements militants sur les trottoirs comme en coulisse. Textes, entretiens filmés, enregistrements radiophoniques, dessins et photographies forment ensemble un portrait fascinant où rien ne semble échapper au regard de la cinéaste et surtout pas la grâce de Grisélidis, une grâce de l’âme et du corps. Grâce que Marie-Eve de Grave relaie avec beaucoup de force et de délicatesse dans des mises en scène d’une troublante beauté qui font vibrer les sens sous la peau électrifiée. Grâce également portée par sa voix, la réalisatrice prenant en charge légère le récit d’une vie proprement extraordinaire.(1)

 

Reflections, de Sara Broos

À propos de grâce, il y avait celle traversant le double (auto)portrait de Reflections, le beau documentaire que la réalisatrice suédoise Sara Broos consacre à sa mère et à la relation qu’elle entretient avec elle. Quel courage il faut pour affronter les abysses de l’intimité et du secret, et quelle délicatesse pour parvenir à emmener l’autre avec soi : l’autre qui est ici sa mère, l’autre qui est ce nous- spectateur de cette élégie subtile, de cette histoire si recommandable. Cette juste distance que l’on cite à tout va quand il s’agit de cinéma documentaire, la cinéaste l’emploie pour approcher sa mère et rapprocher leurs corps et leurs histoires, c’est-à-dire exprimer le lien, faire émerger le récit d’un destin commun. À chacune son outil, qui s’avère insuffisant pour ne pas dire défaillant – la peinture pour l’une, le cinéma pour l’autre – et qui pourtant, une fois les conditions mises en place, et en scène !, permettront l’émergence de la parole, serviront la circulation des temps : ceux de leurs jeunesses et d’une maturité présente et à venir, ceux des violences partagées dans l’ignorance de ce partage à une génération d’écart. Le temps absolu de la maternité pour l’une qui se dérobe pour l’autre. Et finalement l’inflexion des attentes de plomb qu’on avait refoulées, devant la douceur d’une conciliation.
Si Sara Broos parle de cette relation compliquée d’une fille à sa mère, du constat qu’elles ne se connaissent finalement pas si bien, ce n’est pas là le prédicat de son film. Elle déjoue en tout cas les a priori d’un sujet si brûlant et il ne s’agit jamais d’affrontement, ni de règlement de comptes. Tout se joue en temps de paix. C’est peut-être ce qui surprend si agréablement : ce courant qui porte la rencontre, l’absence de ressentiment, l’amour que rien ne vient remettre en cause et qui n’a malheureusement jamais empêché la souffrance et l’ignorance, l’aveuglement.
Deux figures se dessinent dont le destin est lié, ô combien ! Et dans la profondeur de champ d’un arrière-pays suédois nimbé d’onirisme, le père, le couple qu’il forme avec Karin, la mère, leurs filles et les petits-enfants diffusent tous ensemble la lumière vive et caressante qui éclaire et soutient le film, l’œuvre, une vie.

 

Môippen mama ! L’entre-deux , de Cécile Friedmann

Autre voyage initiatique et cinématographique, celui que la réalisatrice et photographe Cécile Friedmann organise pour rencontrer sa mère, percer le mystère de ses origines (japonaises), de la part qu’elles occupent en elles. Faire le portrait d’une étrangéité inaliénable, d’un exil qui, pour avoir été choisi, n’en garde pas moins omniprésents au présent ses sédiments. L’exil comme « étant » relève finalement de l’être, les années passant. Interroger peut-être sa part à elle de cet exil, de son métissage, de ces origines. C’est ici dans le voyage, comme dans Reflections, c’est-à-dire dans le mouvement que quelque chose advient, peut advenir. Plus exactement dans un aller-retour entre cheminement et repos, entre l’image-mouvement et l’image-fixe, entre cinéma et photographie, entre la parole et les silences. Une fois lancé, le cours des choses, de la mémoire, de l’histoire, rebondit sur chaque évènement comme sur les périodes de latence, lesquelles lui insufflent, peut-être, l’énergie pour poursuivre. Le Japon n’est pas ici une terre étrangère, un territoire vierge dont la neutralité permettraient à la mère et à la fille de « redémarrer », ce n’est d’ailleurs pas le propos. Il est au contraire une sorte de matrice que les catastrophes naturelles et les failles mémorielles ont abîmée et qui en l’état, peut-être à cause de cela, peut conduire à une vérité. C’est le cas, les cicatrices de la terre natale agissent comme un tremplin pour la mémoire, et le voyage comme le bain révélateur de la cabine du photographe, bain symbolique que mère et fille prennent ensemble à la fin du film, nues, pour la seule apparition à l’écran de la cinéaste (très présente cependant dans le hors champ). Il s’agit en réalité de retenir quelque chose de cette terre vouée à disparaître et qui est ici la métaphore de notre propre extinction bien sûr, mais avant elle de l’oubli. Un oubli contre lequel le cinéma et la photographie peuvent quelque chose.
Entre intimité joyeuse et mélancolie, les relations entre la mère et la fille s’apaisent, un espace commun s’ouvre et se construit. Renaît.

 

Happily ever after, de Nada Riyadh & Ayman El Amir

Prenant le parti de la mise en scène documentaire dont elle joue sans doute un peu trop ici, la réalisatrice Nada Riyadh – en collaboration avec son compagnon Ayman El Amir – signe avec ce Happily Ever After une chronique à la fois politique et amoureuse, et qui s’achève en autoportrait (au scalpel familial). Nada et Ayman s’aiment, elle est égyptienne, lui aussi, mais quand il s’agit de choisir entre partir et rester dans une société qui s’enlise après la Révolution, elle ne peut se résoudre à le suivre quand il décide, lui, de tout quitter. Racontant les difficultés innombrables d’un couple séparé physiquement pour continuer de s’aimer et envisager un avenir, la réalisatrice traite en parallèle du recul de la société égyptienne en matière de droit et de liberté. Ce pays semble aussi difficile à aimer que cet homme, que cette femme, et pourtant… Nada résiste sur tous les fronts et cherche à comprendre les raisons du cœur, et le cœur des raisons. Un film se tourne incessamment et un amour manque de tourner court sous l’objectif de la caméra. C’est par le cinéma encore et le visionnage d’entretiens qu’elle a réalisés pour un film sur la Révolution et ses suites, tourné du point de vue de l’intime, que Nada cherche les arguments qui convaincront Ayman de rester auprès d’elle. Elle achoppe, mais nous sommes touchés. Nada se sent actrice du Printemps arabe et responsable de ses suites. Comme Anna Roussillon dans Je suis le peuple, elle aborde la grande histoire par la bande pour concentrer son attention sur sa révolution intérieure, inhérente sans doute à toute grande révolution quand elle s’accomplit véritablement. Une fois Ayman envolé et ce cheminement douloureux, ambivalent, effectué à ses côtés, Nada est prête à réellement confronter son point de vue à celui de ses parents et à entrer dans le champ. Elle ne reçoit pas d’eux ce qu’elle attend et c’est certainement une scène clé du film, qui renvoie aux certitudes d’une génération qu’elle remet en question. Une scène pour avancer et pour grandir.

 

People that are not me, de Hadas Ben Aroya

Côté fiction, un film israélien retenait notre attention – et celui du jury qui lui a remis une mention spéciale –, qui entre lui aussi dans cette « catégorie » de l’autoportrait. Avec son premier long métrage, la très jeune réalisatrice Hadas Ben Aroya (27 ans !) se propose de faire le portrait de sa génération en interprétant elle-même le personnage de Joy, une jeune femme de son âge, parcourue par des aspirations contradictoires (à la solitude et à la cohabitation, à l’aventure et au statu quo, au couple et au papillonnage, au sexe et à l’amour). C’est un film traversé par le désir et son impermanence, les formes qu’il prend, ce qu’on en fait, comment il rend libre et comment il aliène et finalement détruit. C’est une confrontation du désir et de ses pulsions avec le monde et l’autre, une bataille rangée entre deux âges, deux principes : celui de plaisir et celui de réalité alors que le monde, les adultes, ci-absents, creusent la déshérence des puinés. De rupture en aventure, Joy s’ennuie : de son ex, dans la vie. Tout semble ici vain, les relations entre les gens, les sorties, la mécanique des jours vides et des nuits de douce folie. L’individualisme prime et son pendant, le refus de l’engagement. Mais sans lien, rien ne prend ni ne tient. Cette vanité aurait sans doute pu gagner le projet si la réalisatrice n’avait osé une fin qui prend la forme d’une lutte, un corps à corps dans la durée, filmé en plongée verticale, impressionnant d’intensité.
People That Are Not Me parle de cette génération, de ceux qui la peuplent, qui, devenus personnages, lévitent dans une existence faite de pulsions et d’évitements, en marche vers une quête sans objet. En cela, ce film israélien a beaucoup à voir avec un autre film en compétition, Park, de Sofia Exarchou (Mention spéciale du Jury Graine de Cinéphage).

 

Ailleurs

Sami Blood, de Amanda Kernell (Prix du public)

Ailleurs et dans un autre temps, il était une fois les Sami, les éleveurs de rennes des montagnes de Suède, un peuple et ses coutumes tenu à l’écart du monde dit civilisé du royaume protestant. Sami Blood, c’est l’itinéraire d’Elle Marja, une jeune femme sámi qui refuse en grandissant d’être méprisée, ghettoïsée, humiliée et prend la voie de l’uniformité, celle des autres, et du reniement de sa culture, pour y arriver. Son but est aussi informe que son désir d’agir est grand. La réalisatrice Amanda Kernell fait d’Elle Marja une héroïne ambivalente, un rien monstrueuse aussi dans sa détermination et ses effets, notre guide dans une époque qu’on ne jugera pas si lointaine à certains égards (2), propre à condamner l’étrangéité sans appel plutôt que de se poser la question de l’intégrer.
Sami Blood raconte avec une apparente douceur – juste en dessous, il y une douleur atavique, souterraine, qui attend son heure pour éclater – ce qui conduit une jeune femme à choisir de se déprendre de ce qui la fonde en tant qu’être singulier – une lignée, une terre, une culture, des traditions, un héritage, des racines –, à haïr ce qui la constitue c’est-à-dire à se haïr assez elle-même pour se perdre dans une autre identité, jusqu’à n’être plus personne. L’histoire d’Elle Marja est exemplaire et magistralement interprétée par la belle Lene Cécilia Sparrok, qui fait qu’on s’identifie immédiatement au personnage, malgré son caractère rêche et revêche. La mise en scène la suit plus qu’elle ne la précède dans un monde qui portent les ombres noires de la xénophobie et rejette la différence sous prétexte de bienséance. On assiste au travail de sape et de déculturation qui là comme ailleurs participe d’un appauvrissement criminel de la diversité et mine l’altérité. C’est à l’école que cela commence, creuset des premières humiliations, volontaires ou non, apprentissage du racisme qui n’a rien d’univoque et qui vient de ce que chacun finit par avoir ses raisons de juger l’autre pour mieux l’exclure de ce que l’on connaît, le familier.
Amanda Kernell signe là un très beau premier long-métrage étonnant de maîtrise. Son regard est sans jugement et plein d’un humanisme dont bénéficie chacun de ses personnages, du plus aimable au plus odieux.

 

Fallen Flowers Thick Leaves, de Laeticia Schoofs

Laetitcia Schoofs est hollandaise, un pays où les mœurs sont connues pour être libérées, ce qui n’est pas le cas de la Chine. Après avoir rencontré une thérapeute hollandaise qui a formée Hongli, une sexologue chinoise, elle décide de suivre celle-ci de retour au pays et dans l’exercice de son métier, pour interroger la problématique de la sexualité féminine dans cette grande nation prise en tenailles entre modernité et tradition. On sait bien comme il est difficile de faire évoluer certains habitus, et si la femme chinoise aujourd’hui peut prétendre aux mêmes carrières et aux mêmes prérogatives sociales que son compatriote masculin – une égalité que l’on pourrait certainement interroger, mais ce n’est pas la question ici – sa sexualité ne reflète en rien ce nouvel état des choses. C’est le constat qu’opère Hongli, c’est ce à quoi elle remédie : pallier à l’ignorance entretenue par le régime et relayée par une société qui sur bien des points est restée archaïque – une ignorance qui crée l’inhibition et une soumission qu’elle semble encore appeler de ses vœux –, et apprendre à ses patientes à travailler leur propre désir avant celui de leurs partenaires, leur parler épanouissement et plaisir. Laeticia Schoofs, choisit de suivre quelques-unes de ces femmes sur la voie d’une découverte qui va nécessairement bouleverser leur vie : la connaissance de leur corps, celle du pouvoir qu’elles possèdent là aussi. Naturellement, cette exploration n’a pas les mêmes effets sur une femme d’une petite cinquantaine d’années qui, à la mort de son mari, a renoncé à sa sexualité sans y penser autrement qu’à une fatalité (avant l’apparition d’un nouvel homme dans sa vie !), que sur de toutes jeunes femmes, qui revendiquent plutôt leur droit à l’aventure.
La réalisatrice accompagne donc l’évolution de ces femmes singulières sur ce territoire inquiet, sans jamais rien dramatiser, bien au contraire. L’humour traverse tout le film comme « la politesse » rendue au « désespoir » et comme la marque qu’on avance, que certains de ces schémas sociétaux sont dépassés et que c’est à chacun et chacune de prendre sa vie, et sa sexualité en main, d’en rire. Sans rien commenter, elle dessine une mosaïque faite de ces portraits et qui dessine un certain visage de la Chine, en même temps qu’un certain visage de la femme, occidentale y compris, en partie. Car si l’on rit de voir étalés sous nos yeux les instruments du plaisir (sex toys et autres godemichets), et de voir la thérapeute mimer très explicitement les gestes du plaisir, c’est que cela nous touche et nous concerne à un certain degré que l’on ne peut dénier… C’est le récit d’une émancipation que le film prend en charge, une libération qui prend différentes formes en fonction des personnalités de chacune, de leur parcours, de leur désir profond. C’est aussi un dialogue décomplexé qui s’engage, entre thérapeute et patiente, entre elles et nous, entre femmes.

 

Lipstick Under My Burkha, de Alankrita Shrivastava

Grand Prix du Jury décerné à un long-métrage de fiction cette année, Lipstick Under My Burkha n’a pas reçu l’agrément en Inde pour avoir été jugé trop féministe… Et ce sont bien les femmes que la réalisatrice met à l’honneur dans ce film choral, façon Bollywood mais dans une veine noire du genre, peut-être inédite. Chansons, couleurs vives, histoires d’amour et eau de rose, pas un élément ne manque pour satisfaire au genre, mais elle y ajoute la distance et une critique sans fard du regard et des actes que les hommes et la société portent sur les femmes et leur féminité, contre leur intégrité. On parlera même du joug qu’un apparent modernisme, y compris dans les mœurs, n’a pas fait plier et qui les tient sans condition. S’engageant sur la voie d’une critique légère et pleine de fantaisie, Lipstick Under My Burkha fait mouche en déviant lentement mais sûrement vers le drame et en prononçant des arrêts successifs, aussi réalistes que misogynes, contre chacun de ses quatre personnages féminins principaux, le dernier round étant d’une violence innommable. Ce refus du happy end donne toute sa puissance de dénonciation et de revendication au film et atteste de la force de l’engagement de la cinéaste.

À l’an prochain pour d’aussi belles pépites et autant de curiosité(s), auxquelles il faudra ajouter un peu plus de folie peut-être. On n’a pas tous les jours 40 ans !

Gaell B. Lerays

P.S :

1. Grisélidis Real inspire le cinéma ! Après un court-métrage de fiction inspiré par sa vie et de ses écrits, Je les aime tous, le réalisateur Guillaume Kozakiewicz planche sur une version longue au Groupe Ouest (au sein de la très prisée Sélection annuelle).

2. Il n’est qu’à penser au lot des aborigènes d’Australie pour s’en assurer, ou bien à celui des Inuits au Québec. Ou plus proches de nous encore, ce carnet anthropométrique d’identité obligatoire et réservé aux « gens du voyage », et dont Raphaël Pillosio avait fait le sujet d’un beau film documentaire : Histoires du carnet anthropométrique.

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